‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 178 sur 369 · DEVENIR HÉBREUX NOUS-MÊMES · texte numérisé non relu

DEVENIR HÉBREUX NOUS-MÊMES

nous rend vertueux. Comment cette « sollicitude si attentive », qui la fait « veiller à nos intérêts », n'obtiendrait-elle pas notre reconnaissance ? Obéissons donc à la nature: c'est 1à « le juste, l’honnête, le beau et l’agréable ».

Cette doctrine, qui prolongeait sur Renan l'influence de l'Ecosse, lui a peut-être paru trop peu chrétienne. Elle n'en était pas moins te nature à éveiller chez lui plus d’un écho complaisant. Il dut aussi savoir gré à Lowth de préférer le régime des lois aux exceptions miraculeuses: « Les prodiges », lit-on dans le commentaire d’un psaume, « ont sans doute, au premier aspect, quelque chose de plus grand ; cependant le sujet le plus vrai des louanges, c'est la providence avec laquelle [Dieu] conserve le monde et le régit » (63).

Maïs la philosophie n’est pas le seul ordre d'idées où le jeune homme se soit senti en communion avec l’auteur des Lecons. Celui-ci énonce des principes de méthode qui tranchaient singulièrement avec la critique usitée à Saint-Sulpice. Tout d'abord, l’exégète doit savoir se dépayser. Notre devoir, en lisant les ouvrages des Hébreux, est de « faire tous nos efforts » pour pénétrer « dans leurs sentiments intimes, dans les modes le leurs idées », et pour « découvrir les liens qui les unissent entr'elles ». L'idéal est de « tout voir avec les yeux d'un Hébreu », — de « devenir Hébreux nous-mêmes ». — En d'autres termes, la considération du milieu et du temps est capitale. Il faut nous « placer dans la même situation que cet [homme] qui, au sein de son pays, à l'époque où ces poésies furent écrites, les composa, ou les entendait réciter ». Il faut « nous mettre en quelque manière, sous les yeux, la scène même de l'ouvrage » ; et pour cela « connaître, autant qu'il est possible, l'histoire physique du pays habité par le poète». C'est ainsi que le psaume XXIX, par exemple, deviendra clair, du moment qu'on y reconnaîtra la peinture d’un orage en Palestine (Michaelis) etc. (64). En général, on comprendra le style figuré, en rapportant ses métaphores aux données naturelles et sociales qui les ont suggérées. Cette relation est le plus souvent facile à découvrir ; mais là même où elle est moins visible, une attention un peu insistante décèlera « quelque relation secrète de l’image avec le lieu de son origine, et le sol qui lui a donné naissance ». Ce qui peut contribuer à déterminer la contrée où un livre (par exemple Job) a été écrit.

Quel effet ces recommandations produisirent sur Renan, il n’est pas malaisé de l'imaginer. Lorsqu'en 1847, il rencontra pour la première fois E. Burnouf, cet entretien eut pour résultat de « donner le. coup de marteau à. son système intellectuel » (65). Toutes proportions gardées, ce petit code de la Méthode ne consolida pas moins ses dispositions personnelles. Peut-être se vit-il dès lors en route pour

(64) Ib., n. 1.

(65) Nouv. L. Int., 68.

l'Orient, pèlerin de la foi, mais surtout de la science, curieux de contempler le théâtre d'une action moins fictive que celle des Martyrs... En attenl'ant ce jour lointain, il n'avait qu'à poursuivre, plus diligemment que jamais, l'étude de ce milieu restreint que forment à chaque morceau l'occasion et les circonstances de sa composition ou de son exécution. En cela encore, Lowth était un modèle, soit qu'il réussit à restaurer cette atmosphère, soit qu’il déplorât les suites de l'ignorance où l'on est trop souvent à cet égard. Il apprenait enfin au lecteur, par son propre exemple, quel parti l'on peut tirer de la Bible,, quand on sait la considérer comme une mine de renseignements sur la civilisation orientale. Qu'il s'agisse des mœurs pastorales des Hébreux, ou de la M'urée des noces, ou des paranymphes, ou de la manière de calculer Je temps, etc. la Genèse, les Juges, les Evangiles eux-mêmes doivent être consultés avec fruit.

C'est aussi l'A. T. qui aide l'historien à se figurer le culte, et à comprendre la théocratie des Hébreux. La religion embrassait alors « presque tous les actes de la vie civile ». Cette emprise, qui n'était pas une contrainte, s'explique à la fois par les témoignages qu'Israël -conservait de ses rapports avec son Dieu, et par les rites, qui « formaient une sorte d’allégorie grande et soutenue ». Quand l'Hébreu ne rencontrait pas le monument d’un prodige, il était ébloui des pompes ‘liturgiques. L'effet de ce spectacle permanent, Lowth se déclare impuissant à le rendre, en Uépit d’une sympathie émue qui fait songer aux pages d'H. Taine sur les Panathénées (66).

Au moins s'efforce=t-il d'en donner quelque idée, par son commentaire de certains psaumes: « Elevez vos têtes, à portes ! Elevez-vous, à portes élernelles, et le Roi de Gloire entrera ! » (67) Il fait sentir les joies pénétrantes de la concorde pieuse, en traduisant le psaume CXXXIJI, petite ode où l'on respire vraiment «une beauté dans sa fleur »: « Comme il est doux à des frères d'habiter ensemble ! » A côté de ces textes liturgiques, il multiplie les extraits d'Isaïe, pour lequel il professe une prédilection passionnée. Renan reconnaissaif à peine sa terne Vulgate dans cette sorte de florilège biblique en français. Il dut éprouver un émoi nouveau quand les « objets délicieux » du Cantique, seion l'expression de Bossuet, se présentèrent à sa vue sans le voile du latin: «Voilà que l'hiver est fini Allons, lève-toi, à ma bien-aimée ». Elle vient : « des boucles couronnent sa tête charmante », « le miel et le lait sont sur sa langue etc. » Cette citation ne voulait qu'illustrer l'agrément des « comparaisons » tians le Cantique. Mais il est probable que jamais « figure de pensée » n'avait paru si alliciante à l'imagination du jeune homme.

(66) Les Leçons offrent des traits qui facililent la transition de Jérusalem à Athènes : leur auteur imagine les sentiments dont un Grec devait être animé quand il chantait les odes ou qu'il « les entendait répéter de toutes paris ».

(CT) PS ANNTNE TNT.

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