LA BIBLE ET LES CLASSIQUES
Il se familiarisait ainsi avec une littérature originale, dont Lowth n'efface pas le cachet. autant que Quinet lui à reproché de le faire. A de certains moments privilégiés, l’auteur des Lecons s'ouvre à l’intelligence du Geist indomptable, qui brise les entraves grammaticales; de la fougue orientale, qui porte à la seconde puissance ce langage des passions, la poésie. Il sent alors que, bâti sur un sol étranger, son Art Poétique ne doit pas être une copie de l'architecture classique. Et c’est dans cet esprit qu'il confronte Job avec Oedipe à Colone; non pour regretter que l'un ne soit pas l'équivalent de l’autre, mais au contraire pour dénoncer l'erreur des critiques qui n'ont pas compris le genre très particulier du drame hébreu.
Ils risquaient par là d’en diminuer le mérite. Or Lowth n'entend pas qu'on mette sérieusement en doute la supériorité de la poésie sacrée sur la profane. Non qu'il s'occupe beaucoup de l'établir. Que David l'emporte sur Horace et sur Pindare, Marot à pu, J. de Maistre pourra l'écrire: les Lecons ne s’attailent pas à ces parallèles ; elles laissent le champ libre à Ancillon (68) et'à Chateaubriand Ont-elles done été, sous ce rapport, sans aucun intérêt pour l’ancien élève de Saint-Nicolas ? Il semble plutôt qu'il ait goûté cette discrétion de l'apologétique, surtout S'il l'a comparée avec le programme de certains de ses contemporains. Lowth n’humilie pas plus qu'il ne le doit le génie gréco-. romain. S'il attaque la mythologie, c'est en passant, et comme par convenance. Il ne s’'anime un peu que pour railler l'enfer poétique des anciens, «peuplé de tant de monstres que le dernier homme du peuple n'était pas assez stupide pour ne pas rire de ces rêveries ». Mais l’impression qui domine, c’est qu'en littérature, aucune partie de notre patrimoine ne doit être abolie. Aux classiques intempérants, il demande : « Pourqu@i vanter si souvent et combler de tant d'éloges les écrits d'Homère, de Pindare, d'Horace, et laisser en même temps dans l'oubli Moïse, David et Isaïe ? » (69) Cette réprimande eût semblé trop timide aux catholiques qui, vers 1840, ne parlaient de rien moins que de sacrifier paganisme, classicisme, Renaissance, aux Saintes Lettres et au M. A. Féforme indispensable, assuraient-ils, pour rectifier l'éducation celéricale et renouveler les sources d'inspiration. Gageons que: cette croisade, s’il l’a connue, parut ridicule à Renan. Elle ne le détourna pas un instant de recueillir dans les Lecons le plus qu'il put d'analogies positives (70), en attendant le jour où il devait écrire : « Parcourez les ouvrages de M. Cousin. Platon y apparaît à chaque page. et J.-C. n'y est pas nommé une fois » (71).
(68) Ce pasteur de l'Eglise française, à Berlin, avait remporté le prix proposé par l’Académie de Rouen, en 1778. sur ce sujel : « Quels sont, outre l'inspiration, les caractères qui assurent aux livres saints la supériorité sur les livres profanes ? » Non Discours parut à Berlin en 1782, la même année que le Geist de Herder à Dessau.
(69) Leçons, I, 133, 35.
(70) Il aura remarqué, en particulier, la comparaison de la parabole évangélique avec l’apologue ou fable des Grecs et des ILatins.
(71) Essai psychol.…., 18.
Ainsi le séminariste s'entretenait dans ces habitudes « comparatistes », qui le distinguèrent si nettement, après sa sortie de Saint-Sulpice, des purs universitaires. Mais il avait moins conscience de cet avantage, qu'il ne songeait à profiter des indications de toutes sortes que l'ouvrage de Lowth contient sur la littérature hébraïque.
Il ne manqua pas, en premier lieu, d'y relever les traductions et commentaires de textes bibliques, surtout de ceux qu'il expliquait iuimême avec M. Le Hir. Il prenait ordinairement l'opinion de Lowth en considération. Ce qui ne l’empêcha pas, en fin d'année, de juger « singulière » la facon dont celui-ci avait rerlfu un verset d'Habacuc (72).
Mais la théorie générale de la poésie sacrée prit encore plus de place dans son esprit, en l’invitant à distinguer cette poésie de la prose. Gelle-ci se caractérise en quelques lignes: « On ne peut rien imaginer de plus: simple. Aucun soin. dans la construction des périodes: l’ordre des mots esb presque toujours le même. Le verbe conymence ; vient ensuite le mot qui désigne l'agent ; le reste suit. Chaque idée est exprimée dans une proposition particulière. A l'aile d'une seule particule, toutes ces parties se lient les unes aux autres ». Bien différente est la poésie, avec ses singularités grammaticales, son « dialecte » Sspécial (où entrent toutes sortes de termes étrangers (73) ‘et irréguliers), ses figures et la hardiesse de son élocution sublime. Est-ce là tout, el n'offre-t-elle pas aussi un nombre et une mesure ? Si; du moins Lowth le croit, non sans se contredire quelque peu. Mais enfin il veut donner tout son sens au mot qui désigne, en hébreu, le discours poétique (74). L'image impliquée dans le verbe « il a taillé » suggère même à l’auteur des Leçons la comparaison qUe VOICI: = Ca prose des Hébreux est libre, s’étenll au hasard et sans loi ; c’est un arbre sauvage qui déploie en fous sens le luxe de ses rameaux et de son feuillage. Le discours mesuré, au contraire, est arrêté de toutes parts: c'est une vigne dont la serpe du vigneron arrête la fécondité excessive, et qu’elle façonne par la taille ».
Cependant Lowth ne s'arrête pas à cette antithèse. La partie la plus poussée et la plus neuve de ses Leçons est peut-être celle qu'il a consacrée à la versification hébraïque. Non qu'il se flatte d'en analyser
(72) III, 10; cf. Leçons, 1, 197. Voici quelques Notes de Renan où il renvoie à Lowth : à Juges, V, 30: « Lowth : acupictam. Etoffes brodées ou peintes des deux côtés >; à Gen., XLIX, 9 : « Tu es remonté de la chasse dans ton antre, cela fait image. Ita Lowth, 1e vol, p. 155 » ; à Deut., XXXII, 40-42: « Oui, je le jure, c'est ainsi qu’on à traduit en Lowth, t. I, p. 257... Voyez sur ces derniers versets Lowth LL POS ÉTSMDOEE, Top ;
(73) Cf. les Notes de Renan à Gen., XLIX, 1 et ib., 17 (sur un mot commun en syriaque) ; avec référence à Lowth, Lecon 3° et Note de Michaelis. (74) Voir E. Renan, Trav. de Jeun., 143 et n. 3, 6ù j'ai reproduit le passage de
Cowth: C'est à ce texte (p. 61 de son édition) que Renan renvoie dans sa Note à Ex., XV, 2 (« sâmar marque l’action de parler en discours mesuré, en cadence »).