‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 180 sur 369 · PARTIES POËTIQUES DE L'A. T · texte numérisé non relu

PARTIES POËTIQUES DE L'A. T

l» mécanisme en détail. Au contraire, ,il est convaineu que tout effort en ce sens serait vain, moins parce que la prononciation des Hébreux nous est inconnue, que faute de tout renseignement sur leur prosodie. C'est là, dans cette question de la quantité syllabique, que notre ignorance est entière et irrémédiable: « ni l’art ni l'industrie humaine » ne la dissiperont jamais.

Mais si l’on ne prétend pas pénétrer ce mystère, on peut au moins remarquer, dans certaines pages de la Bible, des phrases symétriques et même égales, lesquelles se résolvent en deux ou plusieurs membres égaux, qui présentent entr'eux une sorte de similitude. C'est ce qu'on appelle le « parallélisme » (75) : seul trait qui nous soit aujourd'hui parfaitement sensible, et dont on ne saurait exagérer l'importance, puisque c’est en cela que « la versification Ues Hébreux », il faut le croire, « consistait en grande partie ». De Ià « l'usage qu'on peut en faire, non seulement. pour la connaissance du génie poétique de [ce peuple], mais encore pour déterminer le sens de beaucoup de passages obscurs ». Pratique si recommandable, selon Sicard, que Lowth et Mithaelis s'accordaient à la conseiller: elle dut d'autant plus s'imposer à Renan que M. Le Hir avait l'habitude d’y plier ses élèves.

Maître et livre se complétaient aussi pour identifier les passages poétiques de l'A. T., et notamment Wu Pentateuque. Certains spécimens sont faciles à reconnaître ; par exemple le chapitre XXXII du Deutéronome, si différent du discours qui le précède. On attribuera le même: caractère, non seulement aux Bénédictions d'Isaac et de Jacob, mais encore à celles de Noé, au « discours que Lamech adresse à ses femmes » etc. Que l’on regarde de près les morceaux ainsi isolés, on verra qu'ils ont pour signes distinctifs l'énergie et la brièveté, et aussi une construction régulière, un parallélisme sentencieux. Ce sont là les marques d'ancienneté, en même temps que la garantie d’une tradition plus fidèle, ces Bénédictions ayant dû être retenues de mémoire par les Israëlites. Voilà donc des textes, et il y en a d’autres, que le triple critère du style, de la langue (76), de la versification, permettrait d'échelonner, en vue d’une histoire We la poésie hébraïque.

Sans envisager cette conséquence, on peut demander à l'étude du style, plus simplement, des moyens herméneutiques. C'est de quoi le jeune étudiant avait surtout besoin. Aussi les Leçons du t. I sur l'explication et le classement des images typiques ont-elles particulièrement retenu son attention. Nature, mœurs, religion, histoire sainte, ont fourni des détails auxquels les écrivains sacrés ont attaché invariablement tel ou tel sens métaphorique. C'est ainsi que le Liban signifie chez eux la force et la majesté viriles ; le Carmel, ia grâce de la femme et sa fécondité. Les « forts de Basan » ou « la bête féroce des roseaux » désignent les monarques des nations, etc. Dans un autre ordre d'illées,

(75) Cf. supra 121, et infra 419-420.

(76) Sur l’histoire de la langue hébraïque, cf. supra 112 la note 28. Michaelis en fait commencer l’âge de fer à la mort de Jérémie, — Cf. Leçons, t. I, p. 79 et circa.

« le culte rendu à de vaines idoles » est assimilé, notamment par les prophètes, «aux actions contraires aux mœurs » : l’adultère d'Israël, qui rend Dieu jaloux, c’est l’idolâtrie (77). Leurs modes funéraires ellesmêmes ont influencé la poétique des Hébreux. En colligeant les textes bibliques relatifs à la mort ou à l'état des morts, on s'aperçoit que l’enfer.y est imaginé U’après les cavernes tumulaires. Enfin, les grands événements du passé national ont servi à figurer des faits futurs, nouveaux où moins connus. La création et le déluge représentent les révolutions des empires ; la sortie d'Egypte, les faveurs divines, et particulièrement le retour de Babylone ; ét la théophanie sinaïtique est le modèle quasi obligé des poètes, quand ils font descendre Dieu sur la terre pour y exercer ses jugements.

Telles sont les principales ‘cunnaissances que Renan a puisées chez: Lowth, pendant sa première année d'Hébreu. Ses Notes attestent ses emprunts (78), soit qu'elles portent ou non une référence. Sans toute M. Le Hir, qui lui-même s'était assimilé l'ouvrage anglais, en a-t-il nourri son propre enseignement. Mais son élève savait où retrouver ces indications ; Lowth fut pour lui un incomparable répétiteur. De là l'usage personnel qu'il en a fait, et dont sa Vulgate et son étude du début de l’£xode portent également trace. Ici, il déclare « parfaite » la comparaison de la vigne (79) : là, il inscrit le renvoi aux Leçons, en face de chaque lexte dont Lowth s'occupe à quelque titre que ce soit, et il lui emprunte probablement l'indication des textes alphabétiques. Lorsqu’enfin il va consacrer aux Psaumes ses vacances de Bretagne, il utilisera Lowth sur une grartie échelle, ainsi qu'on s’en rend compte en consultant, à ce nom l'Index des Travaux de Jeunesse.

L'année suivante, ses acquisitions nouvelles ne lui feront pas dédaigner les Leçons : il les cite encore dans l'Essai Psychologique, il se les rappelle au début des Cahiers. Même après sa sortie du séminaire, il leur est bien plus fidèle que la malveillance de ses appréciations ne le laisserail croire. La Dissertation de 1846 rapporte avec éloge une opinion de Lowth sur la façon ont la poésie hébraïque doit être traduite, en attendant que Renan Jui-même y conforme sa pratique ; la Note relative au génie propre de la comparaison chez les Hébreux est transcrite du premier tome de l'édition Sicard ; et l’admirable défini. tion que l'étudiant d'Egger donne de la «méthode historique (80) doit être rapportée à la même inspiration. L'Histoire des Langues sémitiques em-

(77) Notes de Renan à Gen., IV, 23-24, XLIX, 19, 6 ; ps. LXVII, 31 (« le crocodile, cest le roi d'Egypte »), avec renvois à Leç., I, 77 ; Leçon IVe ; I, 105. Cf. aussi Note à Deut., XXXII, 21-22.

(TS) On en compte une quinzaine environ : cf. supra 382 et n. 72, et ci-dessdus me 79, infra 387, d’autres encore (par exemple dans la Note à Deut., XKXXIIT, 2).

(79) Note À Er., VI, 8: renvoyant à Leçons, t. I, p. 65 (« Que la poésie des Hébreux est mélrique »),

(80) « [Saisir] l'esprit même qui à inspiré les poèles : [entrer] dans le cercle de leurs pensées et de leurs sensations ; [se placer] au même point de l'humanité qu'ils ©ccupèrent, afin de voir et de sentir comme eux ». Cf. De l’Imitation de la Bible, etc., Rev. de Paris, 187 août 1922, 456.

Page 1