‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 19 sur 369 · LES LOIS ET LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LES LOIS ET LA CONSCIENCE

s'ils sont tenus à la loi évangélique. Non, « pas plus qu'ils ne l’étaient avant J.-C. » : car la nature ne saurait du tout les en instruire.

De ces malheureux, les regards se détournaient vers l'état de civilisation. Peut-être un passage du Cours sur le droit des gens frappa-t-ik Renan : celui où les nations étaient considérées comme des personnes morales. La théorie de l'autorité n'était pas moins intéressante (66)- Qu'elle émane de Dieu, lEcriture nous l’apprend par cette parole : « Per me reges regnant » (67) ; elle doit donc être exercée comme il le veut. L'origine du pouvoir impose son respect. C’est là ce qu’exprime le terme de « droit divin », que M. Icard aurait davantage mis en relief, Sous un autre roi que Louis-Philippe. Mais les circonstances engageaient à dépouiller ces mots de toute signification relative à un « choix » que Dieu aurait fait « de telle ou telle personne ».

Bref, l'esprit de Saint-Sulpice n'était pas frondeur. Mais H ne sacrifiait pas plus à la légalité qu'à la légitimité. Dans l'ordre civil, il en prenait à son aise — pas trop pourtant — avec la loi. Ea question suivante, entre autres, se posait à propos des impôts : dans un contrat pardevant notaire, blesse-t-on la justice en ne déclarant pas l'intégralité de: la valeur ? On répondait par la négative, pour fixer ensuite à la dissimulation une limite raisonnable : « [Déclarer] la moitié ne serait pas assez, les deux tiers peut-être suffiraient ». Une objection, toutefois, se présentait assez naturellement : « La plupart des citoyens se soustrayant à ces lois, il en résultera que qui voudra tout payer sera plus grevé » (68). À quoi l’on répondait : « C’est le sort des honnêtes gens » (69).

Cette considération de la conduite à observer envers la société profane ne se/soutenait pas au Traité suivant, au moins dans ses premiers chapitres. On y examinait un fait de conscience, le Serupule, dont Renan sentit l'importance au point de lui consacrer une Dissertation (70). De quelle façon M. Icard l’avait-il présenté ?

Il ne s’en était pas occupé sans une définition préalable de la conscience morale, dont il avait aussi distingué les différentes sortes : elle est, expliquaït-il, vraie ou fausse; douteuse, probable ou certaine; relâchée, perplexe ou scrupuleuse. Cette dernière forme faisait l’objet d'un chapitre où l’on recherchait tout d’abord les causes du scrupule. On les classait en deux catégories. Les causes internes tiennent au caractère et à l'intelligence : il y a des esprits,si subtils qu'ils trouvent « des difficultés à perte de vue dans les choses morales, où l'évidence mathématique ne peut avoir lieu ». Les causes externes sont des plus variées (audition de sermons, etc), et elles impliquent l'intervention d'agents surnaturels. Par le scrupule, en effet, Dieu veut humilier l'homme, ou le

(66) Cf. Trav. de Jeun., p. 30, Obs. VIII.

(67) Prov., VIT, 15.

(68) Cette phrase dans le manuscrit est entre parenthèses. Or il semble que Renan ait eu l’habitude d'isoler par ce. signe les réflexions qui lui venaient à l'esprit (cf. infra 46 et n. 78).

(69) Vol. 11.479, foS 202 sq.

(70) Cf. infra, 135 sq., et Trav. de Jeun., 64 sq.

purifier, ou l'instruire ; et le diable tâche de le décourager en rendant son joug trop lourd.

C'est done une épreuve, mais à laquelle on ne doit pas s'abandonner. La lutte contre le serupule est licite, et même, jusqu'à un certain point, nécessaire. Parmi plusieurs remèdes, on recommandait le travail, qui « distrait des pensées vagues et des spéculations inutiles » (Bailly).

Cette question réglée, on en abordait une autre beaucoup plus délicake, et qui constituait la partie principale du Traité de la Conscience : à savoir le probabilisme. Là, on utilisait Saint Liguori, célèbre surtout par ce qu'il a écrit sur cette matière. Non pourtant que son Morale Systema (71) eût réuni tous les suffrages. Il était au contraire fort discuté: et M. Icard, s’il le trouvait très pratique et très utile, le déclarait bien faible sur les principes. Quelle autorité, dans ces conditions, lui reconnaître ? Celle d'un guide qu'on peut suivre, parce qu'ainsi l'on est « probabiliste au sens le. plus bénin : or ce sens n’a pas été condamné». C'était, on l’avouera, une recommandation peu pressante.

Elle impliquait, en tout cas, des éelaircissements sur un terme de casuistique : qu'entendre par « opinion probable » ? On appelle ainsi « celle qui s'appuie sur un motif grave ou suffisant pour obtenir 12 consentement d'un homme prudent, bien que ce motif puisse en soi n'avoir pas la: valeur qu'on lui prête ». Elle se distingue de l'opinion sûre {« tuta »), qui met à l'abri du péché, Ces deux jugements, qui comportent chacun beaucoup de nuances, suscitent des conflits dans la conscience : on se demande si l’on doit se ranger au plus probable et au moins sûr, ou prendre le parti contraire. La réponse varie selon les cas. Il en est où l’on peut suivre le plus probable. Certains font unc obligation de suivre le plus sûr : ainsi en matière de théâtre et de romans, où l'abstention s'impose. Même conduite à tenir généralement lorsque l'obligation est douteuse; alors il n’est permis qu'exceptionnellement d'adopter l'opinion qui « favorise la liberté » (72) : en dispensant, par exemple, de la lecture du bréviaire un clerc gravement malade.

Ce dernier trait montre bien le but que l’enseignement de la Théologie morale avait en vue : elle visait à instruire le futur directeur de conscience. Mais c'était là une tâche si délicate que l'autorité, moins impérieuse que d'ordinaire, ne prétendait pas soumettre les élèves à un code absolu : « L'enseignement du séminaire », disait M. Icard, « ne suffit pas en ce sens qu'on n'ait plus à étudier une fois qu'on en est sorti. Comme les professeurs sont faillibles, si l'on arrive par des réflexions sérieuses à les trouver en défaut, on peut changer en sûreté ». Une voie inattendue s’ouvrait ainsi à la liberté de penser : voie étroite, à vrai dire, et qui tendait seulement à « former la conscience des elercs et celle de leurs pénitents ». Renan ne songea point à s'y engager, mais ce liübéralisme put justifier à ses yeux, dans une certaine mesure, l'exercice de la méthode critique en des sujets qui lui tenaient davantage à cœur.

(71) Dans sa Théologie morale (cf. supra 25 n.11).

(72) On désigne par là l'opinion la moins sûre, celle qui ne croit pas que telle chose soit l’objet d’un précepte. On dit de l'opinion opposée qu'elle « favorise la loi ».

ee

Page 1