LOWTH ET L’'INSPIRATION BIBLIQUE
Lowth avait lu de trop près l'A. T,, pour imiter cette désinvolture. Il savait qu'on n'y trouve ni « description », ni même « mention bien développée » d'esprit immortels. Aussi convient-il de cette lacune, mais en se réservant de l’interpréler. Elle ne prouve point, à l'en croire, que les Hébreux n'aient pas été «intimement convaincus » de l’immortalité des âmes (86). Mais, ce que celles-ci deviennent, quel est leur « mode d'existence » après leur séparation, ils l’ignoraient tout comme le reste des hommes. «Ce n'est pas que la révélation leur eût envié cette connaissance, mais c'est que la condition Wie l'esprit humain l'en rend absolument incapable ». Décidément, on ne saurait reprocher à l'auteur anglais d'avoir méconnu la valeur apologétique du relativisme. Renan était si attaché à cette doctrine, qu'il s’en laissa peut-être imposer. On trouve en tout cas, dans ses Notes sur le chapitre XXXII du Deutéronome (V. 22), toute une page qui développe l’idée de Lowth, et tire de sa psychologie des directives pour la distinction du Scheol et liu Queber.
Mais si ces analyses l'ont distrait peut-être, en l'occurrence, de l'argument, négatif, lui ont-elles tout -à fait dérobé l'inconvénient d'une solution qui ne protège d’un côté le dogme de l'inspiration biblique que pour l'exposer de l’autre ? Sans doute il savait, pour l'avoir assez entendu dire, que l'influence divine ne détruit pas «ce que l'homme tient de la nature». Mais cette observation visait surtout à expliquer qu'on puisse écrire, même sous la dictée du Cîel, conformément à son propre génie. Or admettons qu'isaïe ne cesse pas d'être luimême en devenant l'organe du Très-Haut. Continue-t-il d'être cet organe, s’il est « obligé de se conformer » aux croyances populaires, par exemple sur le sort des défunts ? Que Renan ait fait ou non cette réflexion, le naturalisme des Leçons n’a pu manquer d’accentuer sa tendance personnelle à ne voir guère dans la Bible qu'un livre humain.
Non que Lowth.ait négligé les précautions oratoires. Au contraire, ii distingue expressément « de la nature et de l’art » « l’origine surnaturelle » qui est « infiniment au-dessus ». I] n'oublie jamais (lu moins Sicard lui décerne ce satisfecil) « que les chefs-d'œuvre des poètes sacrés sont l'ouvrage, non des hommes, mais de l'inspiration divine ». Sans doute. Cependant il reconnaît lui-même qu'on ne saurait «pénétrer jusqu'aux sources du fleuve sacré » ; ne suffit-il pas d'cen suivre le cours » ? Mais dans quel sens ? On en jugera par quelques observations.
Les unes concernent l'histoire de la poésie, telle que les Leçons la présentent au lecteur, en des traits qui ne sont pas loin de tralluire, n'en déplaise à l’auteur de l'Avenir de la Science, « l'inspiration spontanée » (87). La poésie a été, au paradis, essentiellement religieuse ; les hymnes de l’homme exprimaient sa reconnaissance émerveillée pour
(86) Ils croyaient aussi à la résurrection des corps ; et même c'est ce dogme qu'ils ont énoncé le plus clairement. On peut donc s'en servir pour attester l'existence de l'autre, qu’il « suppose nécessairement » (Sicard).
(87) Voir surtout Leçons, I, 33, et II, 164.
le Créateur. De cette « poésie primitive et pure », la seule qui mérite vraiment le titre de sacrée, il n’a subsisté que des « débris »: on les retrouve tous chez les Hébreux. L'art qui prit naissance ensuite participait-il de la rudesse antique ? Cette vue paraît avoir été, par instants. celle de Lowth, pour qui la «simplicité» de Job correspond encore: à cette enfance. Puis il s’est développé avec la langue, et sous l’influence des mœurs, de lesprit de la nation, de l'éducation. Ce dernier facteur a beaucoup agi sur un genre dont Lowth parle ailleurs en termes: parfaitement orthodoxes (88), mais qui paraîl ici sous un jour nouveau. La prédiction n’est plus l'essence de la prophétie, s’il est vrai que le nom de «prophète» désignait tout «chantre inspiré de Dieu», et si le verbe «, prophétiser » s'est même appliqué à la célébration musicale des louanges du Seigneur. L'Histoire Sainte ne mentionne-t-elle pas, en plusieurs enUroits, l'existence d'écoles ou collèges, destinés à forner les futurs prophètes des Hébreux ? Dans un livre des Rois (89), l'on voit une de leurs troupes qui vient à la rencontre de Saül, en descendant de la « montagne du Seigneur » où ils se tenaient. Là, sous un chef revêtu de la plus haute autorité, ils se livraient en commun à l'étude et aux exercices poétiques.
Qu'ils fussent néanmoins choisis et habilités par Dieu, Lowth l'affirmait (90), sans réussir à effacer cette idée, que l’art dépend en quelque mesure de la société. Il se nourrit aussi de lui-même, les écrivains s'inspirant souvent de leurs prédécesseurs, non seulement dans l'A. T., mais: dans le Nouveau. Selon Michaäelis, Ezéchiel n’a guère fait que «reprendre et étendre les indications des créateurs, et en épuiser les détails », tant il était « soucieux de n’en rien laisser perdre ». Même si ce jugement ne paraît pas exact à Sicard, et que limitation de ce prophète ne soit nullement un esclavage, on n’en saurait dire autant des auteurs de l’Ecclésiastique et de la Sagesse. La Sainte Vierge elle-même. n'a guère fait que «copier », en composant son hymne, la forme générale du Cantique d'Anne.
Ce n’est encore là qu'un cas particulier de l'imitation. Mais le: poèle reproduit tout ce que sa pensée embrasse, excepté l'infini. Il peint son propre intérieur, car l'âme se mire volontiers dans son image. Objet de l’art, les passions en sont aussi la source. Que de fois ne les
(88) Il y explique comment l'instruction de ceux qui vivent avant l'accomplissement ne requiert qu’une prédiction vague et générale. Ce caractère s'impose d'autant plus que l’Allégorie mystique a en vue plusieurs événements différents et distants l’un de l’autre. Aljinsi les accessoires ou intermédiaires doivent rester « cachés... dans les. replis et les sinuosités du voile général pour ne se déployer entièrement qu’à l’accomplissement de la prophétie ». Renan adopte cette théorie dans sa Note à Gen., XLIX 27. Elle n’était pourtant pas si absolue que son auteur lui-même ne transigeit avec elle, ou plutôt ne l’oubliât, pour faire valoir les précisions du chapitre X d'Isaïe : « Ne peut-on pas dire que le prophète a répandu, sur l'annonce d'événements encore à venir [la marche de Sennachérib contre Jérusalem], une telle lumière, qu’à peine ur historien aurait pu l’égaler en racontant des faits déjà arrivés? » La remarque était assez naïve pour mettre en éveil un esprit un peu défiant (I, 287).
(89) 1 Rois, X.
(90) Leçons, IT, 10-11.