‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 184 sur 369 · UNE ÉQUIVOQUE LATENTE · texte numérisé non relu

UNE ÉQUIVOQUE LATENTE

sent-on pas «lutter avec effort, également tourmentées et par l’abondance des idées et par la disette des expressions » ! Leur tendance à l’'exagération produit les figures du style, et la respiration qu'elles altèrent commande le rythme le la phrase. :

Telle est, selon Lowth, la théorie de l'invention artistique, et tout se présente comme s’il la croyait bonne pour la poésie des Hébreux. Ii lui arrive également de juger celle-ci suivant les normes ordinaires, soit pour absoudre ou condamner. Ainsi la prière qui va, dans le Livrede la Sagesse, du chapitre IX à la fin, lui paraît être d'une « longueur: démesurée ». « Quand même on voudrait l’excuser, on serait contraint d'avouer que l’auteur s’abanWonne à des recherches trop subtiles sur: des choses hors de notre portée.». Le premier discours de Job, en revanche, peut être disculpé: « Le poète y fait, avec autant de jugement que de génie, tout ce qu'exigeait la marche du poème ». L'auteurdes Leçons parleraït-il autrement de Virgile ?

En ce sens, la littérature sacrée se rapprocherait'de la profane. Mais l’on peut dire aussi l'inverse, s'il est vrai que l'Esprit-Saint ait daigné, par exemple, inspirer l'Eglogue À Pollion. Or c'est une supposition que Lowth: ne craint pas de faire, tant ce poème lui parait singulïier. Qui sait si «la divinité ne s'est pas servie cette fois d'un Latin comme de son interprète » ? Sans doute Virgile n'a dû être en l'espèce: qu'un organe inconscient. N'importe: il à réalisé à la lettre ce qu'on lit sur les poètes dans J’Zon de Platon : «C’est la divinité qui nous parle, et qui s'exprime par leur bouche »,

En fin de compte, la barrière est renversée autour du peuple élu, et il ne pouvait guère en être autrement. D'une part, en effet, Lowth applique à la poésie sacrée l'analyse toute sensualiste d'un contemporain de Condillac, aux yeux de qui la nature, en nous comme hors de: nous, est la maîtresse de l'art (91), et cette théorie, on l'avouera, ne: se concilie pas toute seule avec l’idée, déjà si difficile à penser (92), de l'inspiration. Par quoi nous entendons ce mot dans son sens strict. Mais ce scrupule n’est pas toujours le fait de l’auteur anglais, et de là, la seconde atteinte qu’il porte à l'orthodoxie. Il n'est pas nécessaire qu’un poète soit hébreu, pour qu'on le dise « inspiré », « enthousiaste», «divin». Si Lowth paraît s'être méfié une ou deux fois de ces pièges du vocabulaire (93), la vivacité de son goût classique l'y fait tomber bien souvent. Sans doute Milton n’est « le plus Wivin » des poètes qu'après les poètes sacrés, mais il l'est, ainsi qu'Homère, comme eux, sinon autant qu'eux. «Presque divin», aussi, le chantre qui at-

(91) Cette. philosophie produit son plein effet dans une définition de l'art, qui ne conviendrait pas mal à la science. C’est, selon Lowth, une « connaissance puisée dans la nature, déduite de l'observation et fondée sur l'expérience » (I, 36).

(92) Voir à ce sujet Souv. d'Enf., 259.

(93) I] distingue, en principe, l’enthousiasme « naturel » des païens, de 1’ « enthousiasme véritable, pur, dont est seule animée la Poésie sacrée ».

teint au sublime. Ces différents degrés le prouvent assez, l'épithète n'à plus guère ici qu'une valeur métaphorique.

Cest sur cette impression qu'un lecteur des Leçons risque de fermer le volume, L'Esprit, pense-t-il, est descendu sur terre, partout où l'art a fleuri. Il n’est pas un poète digne de ce nom, qui n'ait reçu un reflet de la divinité. Reflet, à vrai dire, plus ou moins éclatant: même l'Ecriture offre une hiérarchie de beautés. Le N. T. est incomparable, surtout les paraboles, mais aussi cette Apocalypse, où Michaelis admire «les inspirations encore plus divines » que les prophéties de l’ancienne Loi. Celles-ci n'en sont pas moins, avec les discours de Dieu, ies parties les plus précieuses de la Bible hébraïque. La figure qu'on y rencontre comnunément, l'Allégorie mystique, est de celles devant qui la critique de Lowth se tait et s'incline: car « l'Esprit-Saint l'a reven- ‘iiquée comme lui appartenant en propre ».

Cette manière de voir, est-il besoin de le souligner ? ne se pique pas d'une fidélité bien exacte à la doctrine théologique des Prolégomènes. C'est pourtant celie qu’adoptent encore aujourd'hui, plus ou moins consciemment, bien Ues personnes qui se croient catholiques. Il est done probable que ni l'esthétique de Lowth, ni sa psychologie ne causèren! d'alarmes à Renan, et qu’il se plaça volontiers à un point de vue si voisin du sien. N'’était-il pas, en effet, tout disposé à regarder Job conime un « monument précieux ce la sagesse des premiers âges » ? Ne dutil pas applaudir à l’auteur anglais, que l'exemple de quelques « hommes très savants » ne décidait pas à y puiser les preuves de tel ou tel togme ? Des deux hommages réclamés par Lowth pour la Poésie sacrée: « toute notre vénération à son antiquité », « toutes nos adorations à sa divinité », ne tendail-il pas à rendre le premier aux dépens du second ? Et ne pouvail-il maintenant, à l'instar du professeur d'Oxford, jouer sur ce mot de «divin», dont l’équivoque fera l’un des charmes irritants de la Vie de Jésus 2

Ainsi la fréquentation des Leçons était bien propre à l'entretenir dans une indécision où il se complaisait. Mais peut-être n'en a-t-il pas été de même, à la longue, des explications de textes bibliques qu'il poursuivait concurremmrent.

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