GESENIUS ET LA «CHRESTOMATHIE » DE GLAIRE
l'Ami n'est pas moins net sur les dangers du Lexicon, qui «attribue à plusieurs textes de la Bible un sens irréligieux, anti-catholique ». Heureusement, «les corrections de l’estimable professeur de Sorbonne » lui ont donné une forme que l’«on ne craindra [plus] de mettre entre les mains [des] jeunes hébraïsants ». Le moyien de croire que les Sulpiciens, ayant chez eux depuis quelques mois la substance philologique de Gesenius rendue anodine, aient exposé le séminariste à l’action du poison étranger ?
Cette forte présomption est encore confirmée par des considérations. à posteriori. Le nom de Gesenius, absent du travail personnel sur l'Exode, n'apparaît que très rarement dans les morceaux étudiés en dernier lieu, où l'élève est plus indépendant du maître. Les huit ou neuf mentions des. vacances sont peu de chose dans un si gros manuscrit. Il y en aurait eu bien davantage, à coup sûr, si la chambrette bretonne avait abrité Gesenius: le Lexicon de 1833 eût vite fail de reléguer au second plan les autres instruments de travail! :
Cependant, dira-t-on, ces mentions subsistent : comment en rendre compte si Renan, éloigné de M. Le Hir, n’a pas consulté Gesenius? Le: lecteur voudra bien trouver ailleurs notre réponse à cette question (19). A notre avis, les faits s'expliquent sans qu'il soit besoin de supposer que: Renan a lu Gesenius, et ils ne s'expliqueraient pas s'il l'avait lu. En d’autres termes, Renan a pu ne pas lire Gesenius, et il n’a pas dû le lire. En Bretagne comme à Saint-Sulpice, il ne l’a connu, cette année-là, que par intermédiaires.
Une de ses Notes, enfin, au Cantique d'Habacuc, semble bien prouver qu'il n'avait sous la main ni la Concordance de Buxtorf, ni celle de Cala- Sio, ni celle de Fürst, les trois que les hébraïsants, au dire d'E. Quatremère, étaient dans l'habitude de consulter (20).
Nous rechercherons maintenant sur quels textes Renan a travaillé. Ses papiers contiennent deux références à la Chrestomathie de Glaire, et une précision d’où il ressort qu'il s’agit de la seconde édition (21). Nous n'avons pu nous procurer qu'un exemplaire mutilé de cet ouvrage, sans couverture et sans titre. Tel quel, il offre, sous les numéros 3 et 7, les extraits que l'élève de M. Le Hir a en vue, et, à la page 64, la note qu'il y signale. $Ses autres renvois tombent aussi juste, sauf trois ou quatre, qui laissent assez perplexe.
Que notre édition soit ou non la seconde, elle renferme: n° 1, création du Monde (Gen., I-IT, 3); n° 2, Création de l'Homme, son péché (ibid... IT, 4-24; III, 1-21); n° 3, Déluge universel (ib. VI, 9-22); n° 7, Cantique
(19) Voir infra, Appendice G.
(20) Cf. Note à Hab., III, 6 : « J'ai déjà vu [ce mot] dans un des Cantiques précédents. (Cf. Concord. hebraic.) ». — Journal des Savants, 1844, 620.
(21) Notes au ch. VI de la Genèse, v. 7 : « Of. Glaire, Chrestom., n° 3 », et v. 18; et au ch. XXXII du Deutéronome : « V. Glaire, Chrestom., n° T ».
de Moïse (Deut., XXXII, 1-43). Sur la page de droite, l'hébreu ; à gauche, la traduction française: à la suite, une « analyse grammaticale » très détaillée.
Les autres cantiques manquent (22). Ceux de la Mer Rouge, de Debora, d'Habacue, se rencontrent à la fin du vieux Psautier de R. Estienne, ou chez S. de Muis, ou chez Corner. Deux d’entre eux sont, avec le psaume LXVIIT, examinés dans un cuvrage d'Ancillon, bien connu de M. Le Hir (23). Mais aueun de ces recueils n’est fait pour l'hébraïsant.
Le plus simple est de penser que Renan traduisait sur une Bible hébraïque. Une de ses premières Notes (Ex. I, 21) souligne l'accentuation qu'il y trouve. Au v. 22 des Bénédictions de Jacob, il est attentif à la forme d'un mot « dans nos éditions de la Bible », dans « plusieurs Bibles ». Même, au v. 6 du Cantique de Moïse, il compare avec sa Bible l’hébreu de la Chrestomathie, qui présente une variante, malgré l'identité du type. Glaire, en effet, avait adopté, il l'indique lui-même, «la Bible de Jos. Athias, édition d'Everard Vanderhoogt »; et c’est aussi le « texte d'Athias » que le séminariste a par devers lui (24). Au dire du rédacteur de lAmi, il y. avait peu d’ecclésiastiques dans son milieu, qui ne possédassent une des «Bibles hébraïques… publiées aux frais de la Société biblique de Londres, et dont le nombre est incaleulable ». C'est à Londres que fut imprimé l’exemplaire du Fonds Renan (25). Mais ce volume, à en juger par la place de ses macules et le genre de ses annotations, n'a servi à Renan que bien plus tard.
Ce dont l'usage, dès 1844, lui a été précieux, c’est la Bible de Vatable. Non qu'il l'ait consultée dès le début. Son étude de l'Exrode ne la mentionne pas avant le chapitre V, v. 3. L’a-t-il sur sa table quand il traduit Gen., IV, 7? Peut-être. En tout cas, il l'utilise beaucoup pour l’exégèse du chapitre XLIX; beaucoup aussi pour celle de Deut. XXXIII. «J'avais », écrit-il à propos du v. 7, «pensé avec Vatable» à tel sens: «J'avais d’abord entendu...: ia fere Vatable » (v. 21). C'est done le guide qu'il suivait en «préparant», avant la classe, le (exte à “xpliquer. Aussi lui @mprunte-l-il maints détails concernant le psaume LXVIII.
Quant à savoir ce qu'il faut entendre par «Bible de Vatable », ce n'est pas aussi facile qu'on le pense. Ce nom s'applique spécialement aux Bibles du XVI° siècle, à celles du moins qui comprennent les Notes en latin de François Vatable (26). Mais il permet aussi de songer à une réédition du XVIII: siècle, où ces Notes se retrouvent: les deux tomes qui
(22) Le chapitre XV de l'Æxode et les Prédictions de Jacob ne se lisent que dans une réédition bien postérieure de la Chrestomathie, le Manuel de l'Hébraïisant.
(23) Voir les « Réflexions », à la suite du Discours sur la question, etc Supra 381 n. 68), 103 sq. (Cf. Le Hir, Etudes bibliques, III, 175 n. 1). a
(24) C£\ Notes à Deut., XXXII, 6: ps. CIV, 12. (25) Bibl. ren., p. 19 n° 47.
(26) Né dans le diocèse d'Amiens, mort en 1547. Restaurateur des études hébraï- 3 n : 9 , Â À ques en France, il reçut la chaire d'Hébreu, lorsque Francois I°" fonda le Collège royal. Cf. Biographie Michaud, t. XLII, GST. É