VATABLE ET GENEBRARD
parurent, en 1729 et en 1745, par les soins de Nicolas Henri, professeur d'Hébreu au Ccllège Royal. Ce sont eux que Renan eut entre les mains, comme le prouvent divers indices, et notamment celui-ci. Au ps: LXVIIT, v. 14, il attribue à la Bible de Vatable une interprétation dont le dernier mot est tripodas. Or cette forme se lit dans le volume de 1745, tandis que les Bibles anciennes el le Psautier de 1556 portent tripodes.
Au cours de son Etude sur le Cantique des Cantiques, Renan reproäâuit l'opinion de « Vatable ou [de] l’auteur quel qu'il soit des notes publiées sous son nom » (27). L’authenticité, en effet, n’en est pas garantie; cependant l’érudition du maître, « bien digérée et d'une communication facile », selon le jugement de ses contemporains, se reconnaît encore, dirait-on, dans la Bible du XVIII siècle, où « divers interprètes » (Muis, Schindler, etc.) sont représentés à ses côtés.
Si les Notes y sont, par le fait, plus volumineuses que dans les Bibles anciennes, c’est aux dépens du texte, qui n'offre plus ni hébreu, ni grec, mais seulement deux versions latines: la Vulgate, et la traduction de Pagnin ou, pour les Psaumes, celle de $. de Muis. Ce dernier point a échappé à Renan. Qu'il s'agisse du ps. LXVIII ou des autres, il cite à leur propos, comme de Pagnin, des fragments qui ne concordent qu'avec la version nouvelle de 1745. II en sera resté à l'indication mise au début de la Genèse, sans prendre garde à celle qui précède les Psaumes. Confusion excusable, que supposent aussi certaines Notes de la Bible du XVIII siècle.
Quoi qu'il en soit, les versions dont il à pu s’aider ainsi ne sont pas sans mérite. Pagnin est le premier moderne qui ail traduit directement notre texte hébreu, et l'emploi excessif qu'il a fait des rabbins n'empêche pas R. Simon de rendre hommage à son initiative : « Ceux », écrit-il, « qui ont traduit l’Ecriture après Pagnin l'ont imité en beaucoup de choses » (28). Quant à Muis, voici dans quels termes Bossuet juge son Commentaire du Psautier : « Parmi les catholiques, Muis emporte le prix, à mon gré, sans comparaison » (29).
Ce n’est pourtant pas à ce livre que Renan eut recours. On préférait, à Saint-Sulpice, le Commentaire de Genebrard. La Vulgate y est accompagnée d’Arguments et de Notes en latin : il suffit de les lire un peu, pour être d'accord avec un biographe, qui juge ainsi l’auteur : « Plus de facilité que de goût. On lui reproche d'être dur et enflé d'épithètes et de synonymes ». Telle n’est pas, il est vrai, l'opinion de dom Calmet, qui met Genebrard hors de pair. M. Le Hir lui est également favorable. Il le défend contre un reproche que l'abbé Glaire, après plusieurs, lui avait adressé :
(27) Cantique des Cantiques, 133.
(28) Cf. Hist. crit. du Vieux Testament, 313-314, 316, 530; et aussi la Biogr. Michaud, t. XXXI, 618-619, et le Dict. de la Bible, t. IV, col. 1949-1950. Le dominicain Sante ou Santes, en latin Sanctes ou Xantes Pagninus, est né à Lucques, vers 1470, et mort à Lyon en 1536 ou 1541.
(29) Lettre de 1691, citée 1b., col. 1336. — Siméon Marotte, nommé de ou plutôt du Muis par son père, qui possédait un vignoble dans le territoire du Muis, près d'Orléans. Né dans cette ville en 1587, mort à Paris en 1644. Dès 1614, « lecteur et professeur royal des Lettres sacrées et hébraïques au Collège Royal de France ».
à savoir « d'être sorti », en accordant trop de crédit aux Septante, « des: bornes d'une juste critique ». Mais, s’il a suivi cette méthode, c’est par un sentiment chrétien, à cause du Concile de Trente, qui a déclaré la Vulgateintègre dans toutes ses parties. Or elle a été, pour les Psaumes, composéz sur la version grecque (30).
L'on comprend qu'un tel ouvrage ait été permis à Renan : il l'emploiedès son étude du ps. LXVIIT, en attendant de le prendre, en Bretagne, pour principal guide. En revanche, on à bien lieu d’être surpris, lorsqu'on rencontre, dans le travail sur Île chant de Debora, le nom d'un rabbin du. XIX° siècle, S. Cahen. Serait-il possible que le séminariste eût connu Île t. VI de cette Traduction de la Bible, que Cahen publiait assez régulièrement depuis 4831 ? Le danger eût été grand pour sa foi : Glaire ne calomnie point son concurrent, quand il souligne les audaces d’une exégèse qui accueille, « sans rien y opposer, des principes [tendant] à ruiner l'authenticité et la divine inspiration de la Bible » (31). Cahen d’ailleurs n’en. fait pas mystère en tête de son tome I : il s’est mis au point de vue des « rationalistes ou naturalistes » de l' « érudite Allemagne ». « C'est cette doctrine », ajoute-t-il, « que nous désirons voir s'introduire dans notre: patrie ; c’est à elle que doivent s'attacher les jeunes Israélites destinés au rabbinat ; c'est dans cette vue que nous avons entrepris notre traduction et que nous avons rédigé des notes explicatives ».
Cette Bible eût donc pu, en un certain sens, suppléer au Lexicon de- 1833. Mais Renan ne lut pas l’une plus que l’autre. En réalité, ce qu’il eut entre les mains, c’est un opuscule dirigé contre $. Cahen. Après l’initiativede celui-ci, l'abbé Glaire et Mardochée $S. Franck s'étaient entendus pour lancer, eux aussi, une traduction française du Pentateuque. Maltraité dans leur Prospectus, le rabbin les attendit à l'œuvre. Leur édition. de la Genèse lui offrit bientôt l’occasion de la revanche. En tête de som tome VI, il confronta sur deux colonnes la version de «ces Messieurs » et la « traduction littérale ». L'équipe adverse ne se tint pas pour battue. Du moins Franck eut-il l'idée de rendre à Cahen la pareille: il choisit dans ce même tome VI la version du Cantique de Debora, en écrivit une: autre et publia les deux en regard. Des Nofes philologiques et critiques, composées dans l'esprit que l’on devine, complétèrent l’Essai d'une nouvelle traduction du Cantique de Debora. C’est cette plaquette dont Renan eut communication, et qui lui fournit une interprétation de Simonis (32). Comme son manuscrit porte les citations de Cahen en addition jusqu'au v. 19, et dans le corps du texte ensuite, on voit qu'il avait rédigé sans ce: secours la moitié de ses Notes sur Juges V.
(30) Glairé, Introd., etc., t. V, 25-26; Le Hir, Les Psaumes, p. XXXVII et cf. infra 564 n. 13. - Gilbert Genebrard, né à Riom en 1537, mort 1597 de a prieuré de l'actuelle Côte-d'Or. Docteur de la Maison de Navarre, il fut nommé vers. 1565 à la chaire d'Hébreu du Collège Royal (Biogr. Michaud, t. XVI, pp. 142-144).
(31) Introd., t. I, 267-268.
(32) 124 27. Johannes Simonis, 1698-176$. Né à Drusen au sud de Gotha; professeur à l'Université de Halle; auteur d'un Lex. man. hebr. et chald.