M. LE HIR ET LES ALLEMANDS
Tels sont les principaux livres, que l'élève eut à sa disposition. Le maître, est-il besoin de le dire ? s’en servait aussi plus ou moins, sans préjudice des auteurs dont il s'était réservé le commerce. |
Gesenius est un de ceux-ci : M. Le Hir lui resta fidèle après 1843 comme devant. Le second Dictionnaire de Glaire n'est ordinairement pas sa source, quand ce qu'il dit a du rapport à la fois avec cet ouvrage db avec le Leæicon de 1833. A-t-i] fait usage aussi du Thesaurus ? Glaire, à en croire son détracteur, n’en aurait connu que le premier fascicule. Mais le Sulpicien paraît lui avoir emprunté bon nombre de détails qui ne figurent pas dans le Lexicon, par exemple les équivalents grecs de urim et de thummim (33).
Est-ce à dire, cependant, que l’œuvre du célèbre lexicographe lui ait été très familière ? Maintes inexactitudes ou imprécisions porteraient à en douter (34). Au chapitre VI de la Genèse, v. 16, on lit cette Note, à propos du mot zohar : «Gesenius, äprès avoir adopté [le] sens [de .dorsum] dans une première édition de son dictionnaire, l'a changé dans la seconde ; et le rend par lumen, id est fenestram ». Concernant un auteur ‘qui à laissé sept éditions de « son Dictionnaire », l'indication, même exacte (ce qui n’est point le cas), n’aurait pas grand sens.
Il est vrai qu'elle est destinée à des élèves encore peu avancés. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison. M. Le Hir était-il bien en mesure de parler des dictionnaires allemands ? Les notions que Renan a tenues de lui (35) ne sont pas de celles qui impliquent une connaissance pratique de la langue. Sans doute, puisqu'il a « dirigé surtout ses recherches du côté de l'Allemagne » (36), a-t-on peine à croire que le Sulpicien ait entrepris sans moyens suffisants la tâche de sa vie. On aurait tort, pourtant, de s’en laisser imposer par l'idée que son élève s'est formée de son mérite. Glaire et Franck, eux aussi, « font un usage assez fréquent de l'allemand » ; et leurs méprises défraient la verve <austique de Cahen (37).
Que M. Le Hir ait été, dans ce domaine, beaucoup plus compétent, les Notes de son élève n'invitent point à le supposer. Sans doute « les Allemands » y sont assez souvent allégués, soit qu'il les désigne ainsi, ou qu'il les appelle « protestants », rationalistes », « adversaires modernes ». Mais de qui s'agit-il au juste ? On aimerait le savoir. Or les seuls noms que l’on trouve mentionnés, à part Gesenius, sont ceux d'Ewald (pour l'analyse grammaticale d'un mot indifférent), et de trois exégètes
(33) Cf. la Note de Renan à Deut., XXXIII, 8, dt Thes., I, 54 b; — et aussi He XXXII, 24, 42 et Thes., III, 1314 b et II, 1129 b; Gen., VII, 11 et Thes., at b.
(34) Sur les premières, voir l'Appendice G.
(35) Voir supra 119 et 168 et n. 17.
(37) Voir sa Traduction de la Bible, t. VI, p. XIV, et les exemples qu'il y donne!
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plus ou moins conservateurs, l'Autrichien Jahn, E. F.K. Rosenmüller (38),
et surtout Hengstenberg.
A l'égard de cette science allemande, le maître de Renan observe une attitude indécise et mobile. Une opinion sur le vav conversif ne lui fait pas peur, et même en herméneutique, pour autant que le point n’est pas vital, il montre une assez grande liberté de jugement. Telle explication des Allemands est «suivie» et «naturelle » ; telle autre, en dépit d’une difficulté, paraît « fort rationnelle ». Une troisième, en revanche, manque de clarté. Bien « mesquine » est leur façon de comprendre : « des pas semblables à ceux auxquels Dieu est accoutumé », au lieu de : «… tels qu'ils conviennent à un Dieu éternel » (39). Une fois, une seule, M. Le Hir s'anime. Cest at chapitre XXXII du Deutéronome, v. 42 : « Mon glaive dévorera la chair. Cette expression est très usitée dans l'Ecriture. Cela n’a pas empêché que dans le chapitre premier d'Isaïe, où l’on trouve « Gladius devorabit vos », un rationaliste grammairien n'ait prétendu trouver une faute de grammaire, et substituer : « On vous fera dévorer le glaive », c’est-à-dire on plongera le glaive en votre sein, parce que par ce mouvement on semble en effet le dévorer. Sens ridicule, et qui montre bien combien ces rationalistes ont peu de goût avec toute leur grammaire ».
Ce n’est pas cet exemple, on le sent, qui a suscité tant de mauvaise humeur ; mais il n’est pas mauvais qu’elle éclate sur un texte non doctrinal : les rationalistes en seront plus sûrement discrédités. On remarquera toutefois que le coupable—Gesenius (40)—n'est point nommé : M. Le Hir, dirait-on, le ménage. On ne voit guère qu'un cas où il lui fasse la leçon : « Ce qui a trompé Gesenius, c’est qu'il a voulu allier les idées d'inflammation et de peste, et n’a pas remarqué que cette dernière s’alliait encore mieux avec celle de trait » (41). En général, il témoigne d'une indéniable considération à son égard. Rejette-t-il son avis, ce qui arrive assez souvent (42), il déduit ses propres raisons avec un soin particulier; tant l'autorité qu'il combat garde à ses yeux de prestige. Aussi, dès qu'il le peut, s'appuie-t-il sur elle, même en ethnographie : « Ce qui reste de certain, ce que Gesenius admet comme assuré, c'est que la Colchide a été peuplée par une colonie égyptienne, par une race couschique ». Pour peu qu'un commentaire. du rationaliste ait l'air d'une concession à l'orthodoxie, on rend un hommage licite à sa pénétration : « Gesenius est le seul qui ait donné quelque chose de suivi et de complet sur l’ensemble ». Et ses réussites de lexicographe sont complaisamment soulignées : on lui sait
(38) Cf. ps. LXVIII, 3; Gen. XLIX, 10 et 22. — Voir, dans À de Phil chrét., 1842, des extraits traduits d'Hengstenberg (T. XXV, pp. 7, 359). $ ms
(39) Deut., XXXII, 8; ps. LXNIII, 11; Hab., III, 6, etc. (40) Cf. en effet Leæicon, 53.
(41) Deut., XXXII, 24 (réscheph).
' Fe so par nn Gen., XLIX, 9, 10, 22 (où Gesenius lit de manière à enendre : les filles de la montée, les bêtes féroces, ce qui ferait allusion a frèr de Joseph) ; J'uges, V, 11, 30, etc. À re Fees