‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 20 sur 369 · LE « TRAITÉ DES PÉCHÉS · texte numérisé non relu

LE « TRAITÉ DES PÉCHÉS

Quant à cette partie de son Cours, peut-être ne fut-elle pas tout à fait sans influence sur lui, au point de vue tant intellectuel que moral. L'historien des Origines eût-il, plus tard, déterminé avec autant. de soin ies divers degrés de la certitude, si le séminariste n'avait pas pris l’habitude de ces dosages en méditant les axiomes des casuistes (73) ? Mais ce commeïrce a-t-il beaucoup profité à sa conscience ? N’en a-t-elle jamais été déconcertée, et le jeune Renan ne s'est-il pas quelquefois montré « tutioriste » dans de petites choses, et sur d’autres assez coulant envers lui-même ? Inconséquences, pour un esprit scrupuleux, difficiles à éviter, malgré la formule rassurante que l’on faisait briller comme une lueur fixe sur toute la Théologie morale : « La bonne foi est un grand docteur qui laisse peu d’embarras et de questions indécises » (74). Pour le repos et la certitude de l'âme, mieux valait qu'elle eût moins à s'exercer : on s’en apercevait bien dans le Traité suivant (75),

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Ici, en effet, l'autorité reprenait tous-ses droits, la voix de l'Ecriture et celle de la Tradition se faisant derechef entendre. Comment s’en étonrer, vu la place que la notion du Péché tient au centre même de l'économie chrétienne ? Soit à cause de cette importance, soit pour ne pas se déshabituer du français, Renan a rédigé dans cette langue une grande partie de ses Notes de Cours, jusqu’au chapitre des Péchés mortels exclusivement (76). Il a notamment mis en forme celles qui concernaient le Péché originel, sans détacher à part cette ample Dissertation : elle occupe dans le reste la place traditionnelle (77). Les Notes non rédigées suivent aussi l’ordre du Traité dans Bailly, et se terminent pareillement sur la question des Péchés capitaux.

Avant d'arriver à ces distinctions, on s’occupait d'approfondir l’essence même du péché: c'est vraisembhlablement, expliquait-on, quelque chose de négatif. Et l'on passait. à la recherche des causes. Comme pour le scrupule, on en trouvait de deux sortes. Il y a des péchés qui sont dûs à des impulsions internes, et d’autres, à des agents extérieurs.

A Ja première catégorie appartiennent les fautes provoquées par l'ignorance. Saint Thomas l'a dit, et Aristote avant lui: « Omnis qui peccat, errat ». Il est des cas où l'ignorance même est une première faute ; toutefois, il ne faut pas se presser de dire qu'on pèche deux fois, en ignorant son devoir, et en ne le faisant pas: «J'ignore vinciblement que tel jour est jour de jeûne, et par suite, je ne lobserve pas : je ne

(73) Celui-ci, par exemple : « L'opinion la plus probable est comme moralement cerlaine, s’il est certain qu'elle l'emporte en probabilité >» (Suarez, Traité des Lois).

(74) Cette phrase est de Bossuet (22 Sermon pour le Dimanche de la Passion, 2 Parlie).

(75) Vol. 11.479, fos 39 sq. ; Baïlly, lib. laud., VI, 357-58, 362.

(76) Cf. Bailly, lib. laud., De Peccatis, 2 partie, ch. II. Les Notes qui correspondent à la Rédaction ont été conservées pour une grande part, ce qui permet la comparaison,

(77) Cf. Bailly, b., ch. I. Nous en rejetons l'examen en dernier lieu, pour la commodité de l'exposé.

commets qu'une faute » (78). Plus funeste est l'amour déréglé de soi, qui se manifeste triplement par la concupiscence de la chaïr, par celle des yeux, et par leur source commune, l'orgueil ou « amour de sa propre excellence » (79). On insistait sur ce premier des péchés capitaux, qui dut être le premier de l'ange et de l’homme. On le montrait « s’attachant à l'esprit », et produisant alors « la curiosité, l'amour déréglé de savoir», enfin, lorsqu'il s'en prend aux secrets de Dieu, l’hérésie. De tels propos, et ceux qu’on y joignait sur la vanité (80), purent inspirer à Renan le souci de s'améliorer sous ces rapports : il en avait besoin.

Il s'intéressa d'une manière presque aussi personnelle à ce qu'on disait ensuite des causes externes du péché. M. Philpin n'avait pas posé en principe l'existence des démons : M. Icard prenait ce soin; il rappelait que « tout catholique doit la tenir pour certaine », vu qu'il est impossible d’ «expliquer autrement. des passages de l’Ecriture et la Tradition constante là-dessus ». Restait à indiquer comment opèrent ces agents : on se l’imaginera d’après « la façon dont nous influons nousmêmes sur la volonté d'autrui ». Le diable a bien certainement la faculté de susciter des occasions, et celle d'agir sur la matière : c’est ainsi qu'il modifie notre sensibilité, en y produisant des impressions propres à nous pousser au mal. Par quel moyen réussit-il à nous inspirer des pensées ? En faisant jouer notre mécanisme intérieur. « Dans l’état de notre organisation actuelle ». expliquait le Sulpicien, l'homme « n’a ses perceptions qu'à la suite d'images sensibles » : or « le démon a le pouvoir d'exciter… ces images, et par suite la perception qui y est jointe ». Il n’a donc pas à nous parler et il ne nous parle pas. Il ne voit pas non plus si nous adhérons à ce qu'il suggère : du moins les Pères ont eu communément cette opinion, d'après ce texte de l'Ecriture, que le cœur des hommes est connu de Dieu seul (81). Enfin, en aucun cas, le démon n'est capable de nécessiter au mal notre volonté. Il maitrise, il est vrai, les possédés, et force leurs organes à prononcer des blasphèmes. Mais ce sont là des cas de « coaction », où le sujet ne pèche pas.

Ainsi l’homme, en général, est libre Ue ne pas pécher. Mais il pèche souvent, et cette production du mal n'était pas sans préoccuper le théologien, comme mettant Dieu lui-même en cause. Rien, en effet, ne se passe dans l'univers, autrement que le Créateur ne le veut. Si le péché existe, c'est que Dieu le permet ; pourquoi ? M. Icard s’expliquait assez longuement à ce sujet. Assurément, déclarait-il, Dieu pouvait empêcher le péché ; s’il ne l'a pas fait, c'est pour des «raisons providentielles ». Supposons l’homme impeccable : il n'eût pas eu l’occasion d'acquérir,

(78) Phrase entre parenthèses dans le ms. ; cf. supra 43 n. 68 .

(79) Cf. T Jean, Il, 16, où se lit l'expression « superbia vitae ». C'est celle qu'on rend ici par « orgueil ». :

0) Celle-ci diffère de l'orgueil par la pelitesse de l'objet. Cf. infra 227-228 et n. 60.

(81) II Paral., VI, 30.

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