L'ABBÉ GLAIRE ET LES MAITRES DE M. LE HIR
gré d’ « explaner très bien » un terme que « les anciens. ont imparfaitement expliqué » (43).
Ce sont là des procédés assez dignes, et qu'on ne rencontrerait peutêtre pas chez un hébraïsant comme Glaire. Celui-ei, quand il ne copie pas Gesenius, le prend de haut avec lui : on dirait, selon le mot d’un contemporain, l'enfant battant sa nourrice. Sa malveillance perce lors même qu'il se surveille. On connaît l'épisode de la Genèse où la colombe, à la fin du Déluge, rentre à l'arche avec une branche d’olivier. Le mot {äraph, que le narrateur emploie à cel endroit, excila l’imaginalion philologique de l'abbé Glaire : « On ne comprend pas », note-t-il, « pourquoi Gesenius s'efforce de trouver à cette racine une signification qui lui est si étrangère, en voulant la rapprocher de {äräh, dont la signification d' « être frais, récent », n'est rien moins que prouvée ». Il faut comprendre : « … une feuille mâchée ». Inutile de dire que la raillerie s'empara de cette traduction originale (44).
M. Le Hir se garde, lui aussi, de la préférer à l'interprétation courante: (« branche fraîche récémment coupée »). Mais il demeure correct envers le professeur de Sorbonne, qu'il doit connaître personnellement. Non seulement il mentionne son édition de la Genèse, mais il sait que si Glaire y a changé d'opinion sur le sens de Schiloh, c'est par l'influence de Franck. Une Note de Renan cite aussi l’Introduction aux livres de l'A. et du NT. à propos de Gen. IX, 4 : l'interdiction de manger la chair avec le sang s’appliquerait à la chair vive (45). M. Le Hir n’en croit rien, non plus qu’il n’admet d’autres opinions de Glaïre, où le penchant de celui-ci à l « hypothétique » et au « gratuit » apparaît trop. Ce qui ne l'empiche pas de prendre ailleurs son avis en considération (46). L
11 ne manifeste pas une moindre indépendance à l'égard de ses anciens: maîtres du dehors. Son enseignement porte quelques traces de ceux d’'E. Quatremère et de $. de Sacy : il rapporte leurs idées, mais il ne s'y rallie pas (47). Peut-être s’inspire-t-il parfois du premier sans le nommer : ce qu’il fait plus souvent avec M. Garnier (48). Les rares cas où il spécifie la façon de voir du vieux Supérieur (49) ne représentent pas, à beaucoup près, l'étendue de sa dette : on n'a, pour s'en rendre compte, qu'à com-
(43) Gen., XLIX, 10; Zx., XV, 9; cf. encore Deut., XX XIII, 17, etc.
(44) Gen., VIII, 11. Cf. Glaire, Le Pentateuque (42, 44), et Chrestom., 62, 66; et la critique de l’Ami, t. CXX, 157, et de S. Cahen (La Bible, VI, loc. cit.).
(45) Cf. supra 364 et n. 17 et 365. — Introd. etc., t. II, 324. Et voir infra, Appendice H.
(46) Cf. respectivement Notes à Gen., VI, 16; VIII, 7; XLIX, 3; Deut., XXXII, 5, 6, etc.; Notes à Gen., XLIX, 14, 21, etc.; Deut., XXXII, 17, où il est vrai quesâar « a été pris pour expliquer le respect de la divinité » (Cf. Chrestom., 109).
(47) Cf. Gen., VI, 3; IX, 4 (où le professeur au Collège de France soutient la même thèse que Glaire) ; XLIX, 10; ps. LXVIII, 15.
(48) C'est ainsi qu'il en use également avec Wiseman; cf. supra 113-114 et infra 464-465 et notes.
(49) A propos du récit de la Création (voir infra 459) et de l'étendue du Déluge: (465) ; sur Gen., XIAX, 10: « M. Garnier tient pour Il avoue qu'Ezéchiel.… IT convient que l’objection, etc. ».
parer ce Cours d'Hébreu avec le Cours d'Ecriture Sainte de M. Garnier, tel qu'on le connaît, par exemple, par les Cahiers de Renan (année 1844- 1845). Serait-ce de lui que M. Le Hir tient le peu qu'il sait, en dehors de Gesenius, de l'exégèse allemande ?
On est amené pareillement à se demander si divers auteurs que les Notes mentionnent ont été lus dans l'original : Marcel de Serres, le chevälier Drach, Bruce et ses Voyages en Orient, Léon de Laborde. La réponse est douteuse, du moins pour le troisième ; nous aurons à reparler du premier et du second ; le quatrième donne lieu d'être plus affirmatif.
Son Commentaire géographique sur l'Exode et les Nombres, approuvé par M. Affre, reçut la plus large publicité, notamment des Annaies etc. dans leurs numéros de juillet, août, décembre 1842. Quatremère en personne le présenta ; on le défendit contre les critiques de Dubeux ; on en reproduisit des extraits, des cartes : Cahen lui-même lui emprunta quelques pages, relatives aux sauterelles, dans le t. XII de sa Bible. Mais «<e succès n’alla pas sans envieux, si l’on en croit cette Note de Renan : « M. de Laborde a adopté, après un examen fait sur les lieux, une opinion dont il n'est pas l'inventeur. Elle «est de M. Sionnet, que pourtant il cite à peine parmi les auteurs à consulter ». L'abbé Sionnet, rédacteur aux Annales, était un Breton comme M. Le Hir : n’aurait-on pas là un écho de leurs entretiens ? Nul doute, en tout cas, que celui-ci n’ait lu le Commentaire : il y aura pris ce qu'il dit du P. Sicard et de Niebuhr au sujet du passage de la Mer Rouge (50).
Par quelque voie, du reste, qu'il ait acquis ces connaissances, l’Ar- “héologie biblique a dû tenir dans sa formation, comme elle tient dans son enseignement, une place importante. Aussi commencera-t-on par là l'examen des trois principaux domaines, où il a conduit son docile, mais ardent élève.
(50) Notes à Gen., IX, 4; et à Exode, XV, in fine. Le Jésuite Sicard, utilisé par ‘Chateaubriand dans ses Martyrs; Karsten Niebuhr (1733-1815), qui a laissé plusieurs récits de voyages : c'est le père du célèbre auteur de l'Histoire romaine.