‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 195 sur 369 · USAGES LITTÉRAIRES DES HÉBREUX · texte numérisé non relu

USAGES LITTÉRAIRES DES HÉBREUX

le mot que les écrivains du N. T, et spécialement Saint Jean, avaient en vue, quand ils disent mundus… » (26).

Ces observations n'auront pas été perdues pour Renan, bien qu'il se soit rarement reporté aux textes. Non moins que certains détails du Cours de M. Mollevault, elles ont pu développer un sentiment de sécurité favorable à la foi, même sans que M. Le Hir précise rien, ou sur des points très secondaires (27). À plus forte raison l'exemple suivant dut-il produire de l'effet. Une critique malveillante voudrait-elle opposer deux évangélistes l’un à l'autre, la philologie hébraïque l'en empéche. Quelle substance avait-on mise dans le vin du crucifié ? Du fiel ou de la myrrhe ? La question n’a pas de sens, puisque rosch désigne « toute chose qui cause un grand déboire en la bouche ». Ni Matthieu ui Marc n'ont songé à distinguer des « idées identiques chez les Hébreux » {28).

Qu'un résultat de ce genre ne soit pas atteint plus souvent, l'apologiste est fondé à le.regretter. Mais le littérateur s'en consolera, en étudiant dans la Bible juive la manière d'étrire de ses auteurs. Il suffira d’un verset qui présente côte à côte n& et näd, pour noter qu'ils aimaient « beaucoup à {ortifier ainsi une idée par aeux mots synonymes, surtout quand ces deux mots ont la même consonance ». D'autres procédés sont plus particuliers, soit à la narration, où c'était une habitude de « revenir sur Ses pas, souvent en employant les mêmes mots », soit à l'histoire : « Quand les Hébreux voulaient faire [celle] de quelqu'un, ils commençaient toujours par faire sa généalogie : de là cet exorde consacré pour le commencement de tout récit : ëléh toledoth, voici ta généalogie ». L’exorde est aussi, « à peu de chose près, le même en presque tous » les Cantiques. La sorte de finale, qu’on peut appeler «conclusion de la conclusion », est un « usage général dans les Psaumes » (29). Enfin c'est une fiction poétique, que de se transporter par la pensée avant le combat, comme Debora le fait au v. 42 de son Chant.

Le génie hébraïque se voit aussi, plus ou moins, dans les figures (30). La vie y est toujours comparée à une voie, droite ou tortueuse; la puissance a la corne pour symbole. L'image des « montagnes de l'éternité »

(26) « Et le traducteur hébreu l’a ainsi rendu ». Cette indication du Cours sur Hab., IIL (v. 6), peut servir à compléter la note 9 de Trav. de Jeun., 229. — Matth., 1, 25; Luc, II, 21: Jean, XX, 16; Luc 1, 69 (Notes à Gen, XLIX, 10; TÉL EN SEXE NS 22 Dent XXXIITI,/17):

(27) Ancien Testament : l’existence de deux langues en Babylonie explique un « endroit assez difficile >» d’Isaïe. Le « nonne haec scripta sunt ? » de la Vulgate ({Paralip.) ne doit pas paraître « singulier » : il sert à rendre halô, « n'est-il pas vrai ? » qui vaut une forte affirmation. C'est comme s'il y avait « certe h. s. s. » (Notes à Gen., XI, 28; Jug., V, 30).

(28) Respectivement XXVII, 34; XV, 23 (Note à Deut., XXXII, 32).

(29) Gen., IV, 12, VI, 19 et circa, II, 4; Jug., V, 3 (« Ecoutez, prêtez l'oreille, ete. >) ; ps. LX VIII, traduction latine, in fine.

(30) Des membres du corps désignant l’homme tout entier; « taureau », pour dire un « homme fort et puissant », etc. :

se présente raturellement à Jacob pour signifier les idées de grandeur et de fixité.

Certaines cimes jouent un rôle bien défini dans des ,« scènes familières aux Hébreux ». Habacuc et le psalmiste ont représenté la « marche triomphale de Dieu », véritable « lieu commun » qui se retrouve « en une foule d’endroits [de] tous ces cantiques ». La théophanie proprement dite procède d’une habitude mentale et de souvenirs. « Les Juifs se figuraient toujours l'apparition de Dieu sous forme d’une sortie (idée tirée de jäzä, appliquée au soleil levant...) ». Ils le voyaient donc, pour ainsi dire, arriver de l'horizon, soit à l'Ouest, soit plutôt au Sud, « la plus célèbre de ses apparitions [étant] celle qu'il avait faite sur le Sinaï ». Aussi est-ce là que les poètes plaçaient son séjour ordinaire et la lumière de sa gloire, son trône et sa cour. « L'idée collective » de ce mont résumait « toutes les idées particulières de [Dieu grand et saint] » et de ses myriades angéliques (31), au point que le tabernacle est appelé dans un psaume « un second Sinaï ».

On comprend dès lors que les Hébreux « fassent lever Dieu de cette montagne, toutes les fois qu’ils veulent peindre une [théophanie] magnifique ». Et comme le miracle du Sinaï s'était répété dans le désert, sur le Séir, sur le Pharan, Moïse a été bien inspiré de réunir toutes ces apparitions « pour donner plus d'éclat à sa peinture ». Sous ce type, l'auteur du Cantique des Juges a aussi relracé « la délivrance du peuple, pour qui Dieu a renouvelé ce qu'il fit sur le Sinaï » (32).

Bien que Lowth l'ait préparé à sentir tout l'intérêt de ces thèmes (33), Renan s’est moins adonné aux considérations littéraires qu'à l'étude de la langue.

« En grammaire », a-t-il écrit dans ses Souvenirs (34), « M. Le Hir n'avait pas de supérieur ». Cette excellence. qui s’est affirmée dans l'exposé théorique, se montre encore (du moins aux yeux de l'élève) lorsque l'explication des textes s'y prête.

C'est le cas pour la syntaxe de l’article : on l'emploie devant un objet connu, ou unique, ou considéré en son espèce; on l'omet devant

un attribut, ou par un « effet du style poétique » (35). — L'hébreu n'a pas l'équivalent de ipse : il en rend l'idée par os, quand il ne s'agit pas d’une personne. — L'affixe joint au substantif a les deux sens, actif et

(31) II s’agit des anges, selon M. Le Hir, au v. 18 du psaume. (32) Gen., XLIX, 10; Deut., XXXIII, 17: XXXII, 4-5: Gen., XLIX, 26: ITL, 3-4; ps. LXVIII, S-9, avec référence à Deut.. XXXITE 2: Tug. V, ne ne (33) Cf. supra, 384.

(35) Gen., VI, 4: « ces géants dont vous avez entend ‘ler » : corbeau » ; Æx.. XV, 10, «le plomb » : G'en., III, 6: I, 19, pe PRE eut,

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