CARACTÈRES DE LA POÉSIE SACGRÉE
Une autre considération qui s'impose, surtout à l'exégète des Mor- «eaux choisis (52), c’est celle de la langue poétique. Elle est assez reconnaissable pour délimiter les Cantiques de la Mer Rouge et de Jacob : le v. 19 ne fait pas partie du premier, et le v. 1, qui introduit le second, n’est pas «en vers ». Ses traits distinctifs sont aussi bien grammaticaux que lexicologiques. Le régime y précède parfois le verbe, contre l'usage ordinaire. Une de ses tournures fréquentes — il est vrai qu'elle se rencontre aussi dans un texte prosaïque (Gen. VIII, 17) — est le prétérit influant sur les futurs avec vav qui le suivent, et « donnant une sorte d'imparfait ». L'on y passe facilement d’une personne à l’autre, ou « du sens distributif au collectif et réciproquement » (53). Elle souffre des ellipses même « très fortes », et des contractions. L'emploi de l'épithète en substantif est l’un de ses « principaux ornements » : chammäh, calida, le soleil; lebänäh, « la pâle », la lune; abir, « le fort », le taureau, le cheval (54). Il suffit enfin d'ouvrir Leopold pour être fixé sur la nature de imrâh, orach, torischèmo, etc. et d’autres mots rares ou très rares (néérmou). Poétiques encore; porâth pour pâräâh, el son analogue du Cantique üe la Mer Rouge (v. 2, zimrath); poétiques, leS pluriels en aj de celui d'Habacuc (v. 19) (55).
. Quant à la versification proprement dite, les Notes qui lui sont consacrées rendent un écho fidèle des Leçons de Lowth (56). Définition du parallélisme : « Chaque distique, chaque période poétique, est divisée en deux, quelquefois en trois ou quatre membres qui se correspondent par la dimension, l'ordre et la nature des mots, el enfin par l’analogie du sens ». Cette particularité est « très sensible » dès le début de Genèse, XLIX (v. 2) : « Ecoutez, fils de Jacob, Ecoutez Israël votre père. « Dire d’une part qu'ils sont ses enfants, de l’autre qu'il est leur père, c'est exactement la même [idée]; la différence n’est que dans le tour ». Un autre exemple «du parallélisme le plus parfait » se voit au v. 11 (57): « D'une part la vigne, de l’autre la vigne de Sorec; d’une part son ânon, de l’autre le fils de son ânesse ». Les deux distiques du v. 3 ne sont pas moins caractéristiques : le premier contient trois expressions de même sens.
Le v. 16 du Cantique de Moïse offre une remarquable synonymie. C'est en « synonymes parallélistiques » que M. Le Hir prendrait, aux v. 15-16 du psaume, les noms du Selmon et du Bazan. Cette équivalence est-elle toujours rigoureuse ? Non. Quelquefois la pensée du premier
(52) Gen., XLIX, réunit tous les caractères poétiques. Autres passages qui se recommandent spécialement de ce point de vue : Deut., XXXII, 2, 7, 15; XXXIII, 8; Ex., XV, 2, 19, 12, où le vocabulaire est « très différent du langage ordinaire ».
(53) Gen., XLIX, 22 : « les filles... chacune d'elles s’est, etc. ».
(54) Et aussi Dieu (cf. infra 469). Cette Note à Ex., XV, 8 (à propos de l'expres-
sion « les courants ») est restée dans la mémoire de Renan : cf. Trav. de Jeun., 234-235.
(55) Ex., XV, 1; Deut., XXXII, 15 (emploi de la seconde personne après la troisième) ; Gen., XLIX, 10, 22-23, 17; IV, 23.
(56) Cf. supra 383.
(57) Voir aussi Deut., XXXII, 32.
membre se reproduit dans le second d’une façon un peu plus énergique, ou plus générale. Ces parallélismes approximatifs « sont considérés comme suffisants, parce qu’on ne s'attache pas à la nuance. Il en serait ainsi au v. 47 des Bénédictions de Moïse : « les myriades d'Ephraïm.... les milliers de Manassé », qui fait songer au chant des jeunes filles : « Saül en a tué mille, et David dix mille ». D’après ce qui vient d’être indiqué, «cela pouvait être sans malice et une pure figure de mots; toutefois comme ribaboth disait plus, Saül s'en offensa : en effet, en cet endroit-ci, il dit plus pour Ephraïm ».
Les autres formes de parallélisme ne retiennent guère M. Le Hir, soit qu'il y ait opposition absolue de pensée, ou que la correspondance réside uniquement dans le mot. Le plus curieux serait le phénomène offert par le v. 6 du ps. CXXI : « Per diem sol non uret te, neque luna per noctem », où le parallélisme entraîne une proposition, qui ne saurait avoir grand sens par elle-même.
Tous ces aspects font de cette pratique le « principal caractère » de la versification des Hébreux; c'en est aussi « presque le seul », « le seul élément connu » : «il est assez douteux que leur mécanisme poétique se composât d'autre chose ». « Découvrir une mesure et une quantité plus rigoureuses », cet objectif n'a jamais été atteint, parce qu'il ne peut l'être. Conclusion décourageante? Pas absolument, si l’on voit le professeur ou son élève, en dépit d'elle, se pencher curieusement sur un verset du Cantique de Debora: « Le deuxième vers [y] est identique au premier, sauf un mot retranché pour la mesure ». Qui sait si ce texte n'aurait pas de l'importance « pour connaître la structure du vers hébraïque » ? Peutêtre équivaut-il au distique des Latins (58).
Poétique ou non, l'hébreu réflète non seulement l'esprit, mais les mœurs de l'antiquité. Considérons un mot comme schébet : du sens de «verge » on à passé au sens de «perche pour mesurer les héritages », et de 1à à « tribu », parce qu'on mesura le lot à distribuer à chacune. Autre exemple: « De [l'acception] radicale gânâh on a tiré mignéhk (possession), et comme chez les nomades de ces premiers temps les principales propriétés étaient les troupeaux, on lui fit signifier: troupeaux ». La double signification de léchem est en rapport avec la nourriture principale des Hébreux agriculteurs (le pain) et des Arabes nomades (la viande); ceux-là disaiens «manger le pain» pour «prendre les repas ». De même quant au style figuré. L'usage des flèches empoisonnées explique la locution « flèches de Dieu », employée pour désigner la peste. L'expression &« or d'Ouphaz » équivaut à « or pur », parce qu'on tirait ce métal d'un pays du Nord. Telle image suppose que « le soleil et la lune eussent des tentes » comme les hommes, etc...
(58) Deut., XXXII, 2; I Rois, XVIII, 17; Deut., XX XIII 14: Jug, V, 27.