GRAPHIE ET PRONONCIATION DE L’HÉBREU
L'association ou l'identité de certaines idées (59) révèlent la manière: de penser des « têtes d'alors », comme l'écrit Renan à propos de deux notions qu’elles confondaient. Par là et par l'observation de lieux communs (60), se constitue pièce à pièce une psychologie d'Israël. Les « synonymes typiques » de ce peuple montrent qu'il était « tout pénétré, tout préoccupé de sa loi, ainsi que des idées. de justice et de culpabilité ». Il se qualifiait lui-même de «pauvre, doux, humble » (äni), ou de rectulus (Leopold, à jeschouroun), dilectus, parvulus. Autant d'indications dont, Renan, quelque temps après, restreignit heureusement la généralité, en les appliquant à certaines périodes de l'histoire qui se dessinait à ses. yeux (61).
Le point de vue historique domine aussi quelques-unes des considérations qui restent à présenter, si l’on veut compléter cette étude en comparant Israël à ce qui n’est pas lui.
Comment, par ‘exemple, retracer les formes successives de l'écriture: hébraïque, sans regarder à droite et à gauche ? T1 y a eu des alphabets anciens — entre autres celui du texte samaritain —, « plus angulaires, plus irréguliers, [avec des] lettres plus. allongées- ». Ils dérivaient de «l’ancien alphabet phénicien, le plus ancien de tous ». Et l'alphabet carré, qu'Esdras a pris à Babylone (62), a la même origine : il se sera formé en un temps, et chez un peuple où cet alphabet phénicien fut en. usage. Ainsi sa modernité n’est que relative, et il devait exister à l'époque où d'anciennes versions furent faites.
La portée de cette théorie ne paraît pas avoir frappé M. Le Hir, qui du reste s'intéressait beaucoup moins à l'écriture qu'à la phonétique. A cet égard, l'examen des noms propres et de leur transcription grecque est spécialement instructif. Ainsi celle de David (Aséiè) (sic) : le vav se rend souvent par un b ; celle aussi de Chanokkh : « le scheva composé a un son si furtif qu’il est difficile de distinguer l’a de lé, surtout avec le cheth, qui semble aimer l’é ». Hébel, chez les Septante est devenu AËnx (sic) : « peutêtre prononçait-on ainsi de leur temps », et même il n’est pas impossible, le ségol étant « de la famille de l'a », que les mots ségolés prissent « tous anciennement le son a à la première syllahe ». A l'inverse, « il est probable » que l’a initial d’un nom propre comme Malkizédek (M:xy) était un é, dans la bouche «des anciens Hébreux ».
(59) Agilité et gloire, bonheur, ce qui prouve en quel honneur les anciens tenaient la première (Hab., III, 19). Rougeur et fermentation (Gen., NLIX, 12; la Noteexplique ensuite les sens de yapoméc : « au regard agréable », puis « aux yeux bleus », « ce que les anciens regardaient comme un signe de force »).
(60) On voit, en lisant leurs écrivains, en quel mépris les Juifs tenaient les étrangers, « hommes de rien », et quel était leur souci de procurer une famille aux personnes privées de descendance (Deut., XX XII, 21; ps. LXVIII, 7).
(CDIGEN END MO ENV 2 TE MO Mad, LIT 511: Deut, XXXIIT, 4:ps- LXVIIT, 11; Deut., XXXII, 15.
(62) Cette origine chaldéenne est attestée par les monuments de Palmyre, où l’on: trouve l’alphabet carré (Gen., III, 15). Cf. infra 456.
Aussi bien Malk se dit-il encore Melk en arabe, et en grec « l'a avait peut-être quelque chose de le »; l'n et le s'y prononçaient : (63), et lo également.
Ces observations étrangères à l'hébreu ouvrent une voie où M. Le Hir et Renan ont avancé résolument; sans qu'il soit facile de rapporter toujours à chacun d'eux ce qui lui revient. La question la plus embarrassante est celle des exemples empruntés au breton. L'indication de M. Grandvaux (64) détournerait de les attribuer au professeur, si l’on ne savait que les linguistes peuvent travailler sur des langues qu'ils ne parlent point.
Quoi qu'il en soit, le premier pas de la philologie comparée est de rapprocher les mots qui désignent les mêmes choses par les mêmes sons. Noms propres : Chabyles-Havilah, Havilah-Chvalis (une aspiration, ua vetunt)(65); Kouschim-Cuthéens-Cosséens. Noms de nombres : resis,{res, «trois »; schésch, c'houec’h (bret.), où les deux consonnes se retrouvent; schéba, ërré, septem, « sept » (une sifflante el une labiale) (66). Mots usuels : anith, vaès ; peri, fructus, « fruit »; mekhérothéhem, päjaça ; dlajiseh, uv : éden, nè%s ; châämad, amare, mad (bret.) ; schékhem, skoa et schouk (bret.), « au moins pour les deux radicales initiales qui sont les plus importantes ». Un cas encore plus curieux est celui de jâjin, oivos (ou plutôt Joivos), vinum, wine (ang.), fion (gaëlique), gwin (bret.).
Chacune de ces ressemblances, M. Le Hir l’expliquerait par une dérivation de l'hébreu : ainsi notre « six » est venu de schësch, par le £E grec et le latin. Voici d'autres étymologies plus ou moins sûres « bedaine », de béten; « p. ê. asinus, asen (br.), de ozén, «prêtez l'oreille» ; voa, de kinnor. Kathonâh a donné yrrwv (67), funica, peut-être « cotillons », ? et cotillonen, mot qui, en celtique, a justement la même nuance que l'hébreu (« tunique de dessous ») (68). Noms propres : « de Jâvän sont venus les Ioniens », et de Méschekh « les noms Moschiques [sic], entre l'Arménie «et le Caucase (et non les Moscovites, comme quelques-uns l'ont voulu) » (69).
Du reste, l'homophonie n'est point un signe décisif aux yeux de l’étymologiste : il ne doit pas « s'arrêter au son », des termes très différents sous ce rapport venant souvent l’un de l’autre ou d'un même mot. Ainsi « jour » et dies : la « filiation », invraisemblable de prime abord, est « certaine » : « De dies on a fait diurnus, d'où djurnus, d'où le jorney
(63) Ainsi rapeiv et retpa sont « lecons identiques pour le son » (1b.). (64) Cf. supra 120.
(65) Chvalis est le nom russe d'un peuple habitant autrefois les bords de la mer ‘Caspienne (mer de Chwala).
(66) Toutes ces langues donnent à ce mot la même initiale qu'au précédent. (67) Ces deux derniers rapprochements sont faits par Leopold.
(6) Il est, ajoute-t-on, « probablement primitif en cette langue ». Ainsi le français en dériverait.
(69) « Sur ces détails », dit ensuite la Note, « voyez Grotius : De ver. rel. christ. ». Cf. en effet supra 371.