CAUSES ET EFFETS DU PÉCHÉ 4T
comme dans l'état actuel, un mérite relevé ; Dieu de son côté eût montré: ca bonté, mais non sa justice ni sa miséricorde. Or ces deux attributs, aussi parfaits que le premier, méritent également d'être manifestés. Ils le sont grâce au péché, soit que Dieu le permette pour punir (82), où « dans le dessein formel d’un plus grand bien qui en résultera ».
Maïs ce n'est pas tout. Pour peu qu'on réfléchit à l’universelle et permanente causalité de Dieu, on sentait que la permission divine n’est en rien semblable aux autorisations humaines. Dieu ne laisse pas ur acte se faire; il y contribue. Force était donc de penser qu’il concourt au péché et d'expliquer en quoi. C'est en ce sens qu’il est l’auteur de la liberté humaine, et qu'il continue de conserver le monde, à l'instant où le péché s’accomplit. C’est aussi par. une « action antécédente », qui à mis la volonté en mouvement (83). Qu'on ne songe pas à nier cette impulsion particulière, sous prétexte que Dieu ne saurait porter au mal. Elle doit s'entendre autrement. M. Icard insistait pour qu'on y vit « une force indéterminée par laquelle Dieu sollicite la volonté à la poursuite du bien en général ». Il appartient ensuite « à la volonté de diriger cette énergie vers un bien particulier ».
Comment croire que Renan, qui aboutit un jour à « supprimer le péché » (84), n'ait rien trouvé à redire dans un développement de ce: genre ? Cependant sa Rédaction n'autorise sur ce point aucune conjecture: elle se hâte, sans une objection, vers l'énoncé des effets du péché.
L'âme du pécheur est « souillée », par le fait qu'elle n’a plus la beauté dont la grâce sanctifiante est le principe. Certains objectaient à cette conception, qu’ « un être dans l’état de pure nature » serait souillé sans pécher. M. Icard répondait en distinguant l'absence et le retrait. La souillure implique une « privation » de la grâce : or l'être dont il s’agit ne répond pas à cette condition, « puisque son âme ne devait pas avoir cette beauté ». ;
Mais cette conséquence immédiate du péché retenait moins l’attention que les châtiments d’outre-tombe. Ceux-ci devant être proportionnés aux fautes, on ne pouvait les connaître qu'après avoir déterminé le degré de l’offense. Certes, M. Icard n’épargnait rien pour traduire l'horreur du péché : « Il est le seul mal, sa gravité dépasse toutes nos conceptions, etc ». Cependant il s’accordait avec Bailly, pour ne pas croire ce mal -« infini ». Dès lors, il était fondé à soutenir que la peine est elle-même très grave, et plus ou moins selon la faute; mais qu'elle est ficie quant à l’intensité. Il n'en pouvait dire autant quant à la durée : l'enfer est éternel.
De quelle autorité cette dernière proposition se réclame-t-elle ? Elle ne fait l’objet, le Sulpicien en convenait, d’« aucune définition expresse et spéciale de l'Eglise ». Mais c’est parce que l’occasion en a manqué. En réalité, elle a toujours été supposée par l'Eglise, en sorte
(82) M. Icard évitait d'insister ici sur cette intention pénale. (83) « Ce concours prévenant est de foi dans l’ordre surnaturel ». (84) Cf. Disc. et Conf., 217, et F. Dét., 370.
48 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES qu' « on doit la regarder comme de foi ». Rien, au demeurant, de plus légitime, étant données l'Ecriture si formelle sur ce point et la Tradition si constante. Rien, enfin, qu'il soit plus aisé de justifier en droit. Dieu n'eût pas été sage, s'il n'eût prévu pour ses lois une sanction propre à en assurer l'observation. « Or l'expérience prouve que la crainte du purgatoire n'impose qu'un frein très léger »; pourtant il est « aussi grave que l'enfer, à part l'éternité ». M. Ieard corroborait encore le dogme en question par « le sentiment unanime des peuples », et par cette remarque, que la justice humaine tâche d'infliger à sa manière des peines éternelles (85).
De là se tirait aussi la réponse à une objection. Les condamnations à mort ne sont utiles qu'à la, société. Par conséquent le principe d'Origène, suivant lequel toute peine est essentiellement « médicinale », ne saurait être interprété contre la justice des châtiments éternels qui n'améliorent pas le coupable.
Ces points établis, on examinait la nature des punitions d'outretombe. Elle nous est enseignée par l'Ecriture. Jésus n'a-ft-il pas dit: « Discedite à me, maledicti, in ignem aeternum » (86) ? Cette parole invite à distinguer deux sortes de peines : la privation de la vue intuitive, c'est-à-dire proprement le dam, et la peine afflietive ou du sens, qui consiste à être soumis au feu. Mais ce supplice doit-il s'entendre au physique ? L'affirmative n'est pas de foi: mais elle est très probable. Ceux qui en doutent s'appuient sur la fin du verset, où Jésus parle d'un « feu préparé pour les anges » : ne suit-il pas de là que le context® est métaphorique ? M. Icard répondait assez ingénüment à cette question : il se peut, expliquait-il, que Dieu ait voulu humilier les anges, en les soumettant à un élément matériel. D'ailleurs « nous ne concevons pas mieux notre douleur auprès ‘d'un brasier que celle des anges » (87).
11 était bien difficile qu'un tel développement ne fit pas songer à ce qu'on avait l'habitude de lire sur le même sujet. La Théologie ne s'exprimait pas comme cette littérature courante. Aussi le Sulpicien erutil devoir à ses auditeurs quelques réflexions : Renan les mit en forme, sans aucun doute, avec un particulier assentiment. Voiei ce qu'on lit dans sa Rédaction : « On peut demander si, d'après ce qui précède, ces peines sont. telles que les supposent quelques auteurs, et généralement les prédicateurs dans leurs tableaux (88). Nous répondons que
(85) Dernier argument : les peines sont éternelles pour être « infinies sous quelque rapport », car « la justice demande qu'il y ait proportion entre la peine et le délit ». C'est donc que le délit, autrement dit le péché, est infini. Mais n'est-ce pas ce que M. Icard niail tout à l'heure à
(86) Matth., XXV, Ai.
(87) Cette phrase obscure est entre parenthèses dans le ms. « Notre douleur » semble signifier celle qu'éprouverait notre âme immatérielle.
(88) M. Icard vise ici les anciens prédicateurs. Car un peu plus bas il reprocherait plutôt aux « modernes » de « trop diminuer la crainte de l’enfer ».