‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 202 sur 369 · LOIS DE LINGUISTIQUE · texte numérisé non relu

LOIS DE LINGUISTIQUE

pièce », « ses forces » pour «son armée » ; et-le trope «in corde maris » est bien voisin du nôtre : « au sein de la terre ». En revanche, nous préférons le verbe « mordre » (la poussière) à celui de « manger ». Tout en prenant « l'organe pour son effet », nous écririons plutôt « d'une même langue » que « d’une même lèvre ». L'idée de « tout », de « n'importe quoi », se rendrait chez nous par une autre opposition que celle du précieux et du vil : «il ne voit ni blanc ni noir ».

Notre style familier offre un certain nombre d'équivalences : « estil donc [aph] vrai ? »; «le livre à [le] Pierre »; «il a pris peur », qui aiderait à comprendre l'expression mosaïque « la crainte l'a pris ». Le singulier Æloha est poétique, « de même que chez nous les poètes seuls se permettent, pour plus de noblesse, de tutoyer Dieu ». Le vieux français fournit opportunémrent l'acception de « devant » (ante, comme al pené), et la forme « s'apparaître », qui, selon M. Le Hir, y était usitée dans le sens de « se montrer » (jérd) (81).

Que résulte-t-il, au total, de cet examen comparatif? Des conclusions dont le linguiste peut s'emparer, soit poür énoncer des lois, soit pour caractériser tel idiome ou groupe d'idiomes.

Tantôt les premières ne régissent que « la plupart des langues » celles-ci, par exemple, ont « un petit mot (82) pour résumer le premier membre de [certaines] sortes de phrases, avant de passer au second ». Tantôt la formule est générale : « L'usage des particules n’est jamais si rigoureux en aucune langue, qu'on n’en trouve souvent de purement explétives et servant seulement d'introduction au discours », et encore : « Les diminutifs de toutes les langues sont des termes de tendresse »; « Dans toutes les langues, les verbes qui expriment des affections de l'âme se rendent par des formes réfléchies, moyennes, déponentes »; enfin « Rien n'est plus commun en toutes les langues que le sens métaphorique de foyer » (83).

Il existe notamment dans le français, dont M. Le Hir souligne, un peu hâtivement, les lacunes. Non seulement nous sommes obligés de dire « pot de terre » (comme l'hébreu « arbre de fruit »), à défaut d'un adjectif qui corresponde à figulinum, mais nous n’aurions pas de diminutifs : en sorte qu’une nuance comme celle de jeschouroun ne s'exprime pas chez nous sans l’aide du mot « petit». La pauvreté des langues orientales est d’un autre ordre : les « idées intellectuelles » y ont peu de signes. En revanche, elles sont riches, notamment par l'emploi de l’épithète en

(81) Gen., I, 9; Deut., XXXII, 23; Gen., XIAX, 25; IV, 24; VI, 9; XLIX, 23; VÉRINS DV, 28 Dr, XV, L: Gens XLIX 220 ps:

LXVIIE, 16; Deut., XXXIII, 9; Gen., XLIX, 13; I, 24; Deut., XXXII, 2; Gen. IV, 20, 17; XTAIX, 1; VI, 4; Ex., XV, 8; Gen., XI, 6; Deut., XXXII, 36; Gen. DPI VAI ENV MA EC er, LL, JT 28: XTT, 7:

(82) En hébreu, le vav (dans une phrase comme : « Et il arrive, alors »), en grec (£rsTx), en allemand (Gen., IV, 3).

(83) Songer à l'expression latine « pro aris et focis » (Note à Gen., NXLIX, 14; cf. aussi à XI, 28, sur our).

substantif, « pour les idées matérielles et sensibles ». Ainsi l'arabe a « sept ou neuf mots (84) pour exprimer la pluie. De même pour les animaux sauvages. Ils ont au moins une centaine de synonymes peur le lion, selon ses différents âges, sa force, etc. » « Pour tout ce qui tient à l'histoire naturelle et aux idées les plus familières de la vie, [ils] sont beaucoup plus riches que nous en mots exprimant les diverses nuances des choses ». Il en est de même du breton (ni M. Le Hir ni Renan ne tombent dans les excès de certains celtisants !) et « généralement de toutes les langues des peuples peu exercés aux fonctions intellectuelles ».

Nous voici donc revenu, par cette nouvelle voie, à la grande vérité qui domine tout ce champ de recherches : « Le moyen de voir les idées qui préoccupent une nation, c'est de voir celles qui y ont beaucoup de synonymes » (85). L'étude du langage, Renan s’en aperçoit de plus en plus, est le meilleur moyen pour entrer directement dans l'intimité de l'esprit.

Si d'aussi vastes horizons sont ouverts par la comparaison des langues, ne peut-on appliquer la même méthode aux civilisations et aux littératures, quitte à voir moins distinctement en Israël le « peuple de Dieu »? .

Considérons, par exemple, le sacrifice : « Il est remarquable par les anciens auteurs et surtout par Homère que l'action de tuer les animaux dont on se nourrissait était toujours présentée sous forme de sacrifice, et qu'on les appelait victimes. Ils ne séparaient pas l'usage profane du sacré ». Chez tous les anciens, cette manducation de la victime symbolise l'identification de l’offrant à son offrande (86). Renan sait aussi que les Lacédémoniens allaient au combat la chevelure flottante. — Est-ce lui qui rappelle l'épisode homérique, où « Apollon affligeant les Grees de la peste nous l'est montré] décochant contre eux ses traits »? Le doute n'est pas permis au sujet d'une addition écrite, d’une encre plus noire, en face des lignes sur les flèches, « bras des mains » (?) : « Je me trompe », note l’ancien élève de Saint-Nicolas, « si je n'ai pas vu une expression analogue dans Homère » (87). Le v. 18 du Cantique de Debora évoque le %uyéwy unxért gedduevo: de Tyrtée (X, 14); et le lecteur de Lowth, quand il voit Habacuc, au v. 16, retourner à son point de départ, songe à la « manière » de Pindare. Celui-ci intervient aussi, avec son scoliaste. dans la Dissertation sur les fleuves du Paradis, qui cite Hérodote, Diodore, les Argonautiques, Strabon, Josèphe, etc. —, ainsi que Pline

eee Ces AAUz RORQTES viennent sans doute de ce que Renan, ayant mal fait son chiffre en classe, n'a plus su le lire. La centaine qui suit s'expliquerait di ê (Dour. REX 2) q pliquerait de même

(85) Gen., IIL, 1; VI, 6; Deut., XXXII, 15, 2; Gen., VII, 12: Deut., XXXII, 4. 4 (86) Ces deux Notes ne vont pas tout à fait dans le même sens. La première, ajoutée en marge, appartient sans doute au séminariste. Cf. N. C. de J. 178.

(ST) Voir infra 504, l’allusion à Salmonée (cf. Od., XI, 336).

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