‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 203 sur 369 · À L’'IMMOBILITÉ DE L'ORIENT · texte numérisé non relu

À L’'IMMOBILITÉ DE L'ORIENT

et Virgile. Un trait de ce même poète (« le guerrier dont le pied glisse dans le sang », En. IT, v. 551) est comparable au v. 24 du psaume. L'exégète des Bénédictions de Jacob ne commente pas un détail du v. 10 sans en rapprocher l'expression cicéronienne : « écarter des pieds du juge » pour « éloigner du juge »; ni le verbe avéqut du v. 21 sans consulter Rufin.

Outre ce qu'il puise à ces sources gréco-latines, M. Le Hir sait profiter de l’immobilité de l'Orient, pour y montrer toutes sortes de survivances, depuis le treillis des fenêtres ou la réclusion des femmes jusqu'à des pratiques littéraires. La poésie y est sentencieuse comme aux premiers jours, et l’histoire y commence encore par une généalogie. On s’y sert d’une tournure qui aide à comprendre le v. 14 des Bénédictions de Moïse : « Quand deux mots sont liés dans l'usage, les Orientaux les emploient souvent conjointement, quoique le sujet actuel du discours ne puisse convenir qu'à l'un d'eux »; mais ils « n'y regardent pas de si près ». Veut-on « graver quelque chose dans la mémoire », l’on n'y procède pas autrement que Jacob : on joue sur les sons, « l'opposition des mots comme celle des pensées suffisant pour faire retenir » (88).

Ces généralités sont vraies en particulier dés Arabes, dont le genre de vie et la mentalité commencent à intéresser singulièrement le futur élève de Reynaud. Leur fidélité aux traditions se veit dans les grandes ainsi que dans les petites choses. De nos jours, « les tribus arabes conservent encore le nom de leur père, le fils de Théman ete. » Ils ne sont pas moins attachés à l’usage du Gohel qu'au costume ancestral. Le raisin de Sorec n’a rien perdu chez eux de sa renommée, et l’« on trouve dans le royaume de Maroc une vigne qui porte ce nom ». Une fiction comme les tentes du soleil et de la lune, un détail comme le clou des tentes, dont le « rôle » est aussi « célèbre » dans la Bible; la « formule consacrée. pour exprimer la halte d'une caravane » (89); la petite phrase « et il dit », que leurs écrivains multiplient dans les discours rapportés, non pour s’interrompre, mais afin de rappeler qu’Hs laissent la parole à un autre; l'habitude d’accoupler deux locutions, dont « une seule convient au sens, l’autre n'étant que pour l’enjolivement », — autant de traits que l’hébraïsant retrouve dans les poésies et les narrations arabes.

S'il n'emprunte pas autant à l'Occident, c'est que nous nous opposons sur plus d'un point aux Hébreux : quoi de moins prestigieux chez nous que la profession de scribe? Pourtant le Dieu d'Habacue, avec ses mains d'où sortent des rayons de lumière, fait penser à « nos médailles de la Sainte Vierge ». « Nos morceaux de musique dialogués » donneraient une idée des « chœurs dialoguants » que l'on croit entendre au

(88) C'est le procédé de Gen., XLIX, 19, où les trois mots suivants tournent autour de Gad : guedoud, jegoudénou, jâgoud. Ib., IV, 4; Deut., XXXII, 23; Gen., XTIX 24 0Ju0. Ne, 24 ps, LXNIII, 18 :1Deut., XXXIIT, 14.

(89) Voir supra 418 n. 50, et ‘toute cette Note à Gen., XLIX, 14 : « Ils allumèrent leur feu sur le versant de la colline, ils prirent deux pierres... pour servir de trépied, et la colline par derrière servait de troisième ». Dans la suite, Renan eut l’occasion de se reporter à cette page de son Cours, en lisant le Voyage en Orient de Lamartine (« 1°° vol., 2° lettre du 7 sept. 1832 »).

v. 5 du psaume; et l'acte indiqué par son v. 32 est analogue à la cérémonie de l'hommage-lige. Ne sait-on pas aussi que le Gohel est toujours en vigueur dans les montagnes d'Ecosse et en Corse?

Colomba est de 1840, mais ni M. Le Hir ni son élève n'ont dû lire ce roman. C’est à peine s'ils touchent à la littérature moderne, et comme ils ont reçu la même formation, il est difficile, sauf pour deux d’entre elles (90), de spécifier à qui ces notes appartiennent en propre. Tantôt la comparaison reste vague : ainsi la formule « Voici la généalogie » est rapprochée de celle qui « commence chez nous tous les contes » : « Il y avait une fois. ». Tantôt certains écrivains sont nommés. Racine et J.-B. Rousseau y représentent la lyrique religieuse : on leur a reproché d’avoir écrit, l’un « au-delà de l'éternité » (91), l’autre « ta crainte [en parlant de Dieu] inspire la joie ». Plus profane est l'exemple de « vieux style » qu'offre le « Grosjean comme devant » de La Fontaine. Et l’on en dirait autant, si l’autre terme de la comparaison n'était l'Eucharistie, de ce souvenir de Saint François de Sales: « Les lapins. qui deviennent blancs à force de manger de la neige » (92). è

De telles couleurs égaient rarement la trame sévère du Cours. Pour ètre abordée dignement, l'exégèse sacrée veut que l'âme se revête d’une gravité respectueuse.

(90) C’est Renan, semble-t-il, qui remarque, à Gen., VIII, 7 (« le corbeau, et non #n Corbeau ») : « D'ailleurs dans nos fables le loup ». Il nomme quelque part les Barmécides (infra 511) : serait-ce une réminiscence de la tragédie de La Harpe ?

(91) Esther, chœur final (acte III, scène IX) (inspiré de la version vulgate, diffésus ne l’hébreu; cf. G. Lanson, Théâtre choisi de Racine, 9 éa., Hachette, 1917, MAT ML)E

(92) Fables, VII, 10 (« La laitière et le pot au lait »). — Introd. à la vie dévote, 100 : « Communiez souvent, Philothée. Les lièvres deviennent blancs parmi nos montagnes en hiver, parce qu'ils ne vcient ni mangent que la neige; et à force d’adorcr et manger la beauté, la bonté et la pureté même en ce divin sacrement, vous deviendrez toute belle, toute bonne et toute pure >, — Notes à Hab., III, 11; Gen., X: Jug., NV, 26; Gen., IX, 16: Jug., N, 14; Hab., III, 4; Ex., XV, 13, 18: Gen., IV, 23: X1,,28; XIIX, 12:

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