‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 206 sur 369 · LES ANCIENNES VERSIONS · texte numérisé non relu

LES ANCIENNES VERSIONS

Samaritain, et non seulement de la traduction du Pentateuque, mais de sa transcription (4). L'interprétation de deux versets comporte le recours aux paraphrases chaldaïques (5), aux versions syriaques, persanes et arabiques, à celles d’Aquila et de Symmaque. Les secondes sont encore alléguées à propos d'un autre passage prophétique (Gen., ITT, 15): la dernière, dans l'étude de l’Exsurgat, au verset 15. La version arabe est citée elle aussi à Gen., VI, 6, — mais inexactement : ni les Polyglottes, ni une édition séparée comme la Biblia arabica de Rich. Watts ne portent à cet endroit : « Dieu s'affligea en son Verbe ». Cest le Targum d'Onkelos qui traduit : in verbo suo. «

La confusion est-elle due à Renan ? On ne sait. Ce qu’il y a de sùr, c'est que ses livres l'ont aidé à compléter les indications de son maître (6). Celui-ci lui aura fourni, notamment, des précisions sur le texte des Septante ou de la Vulgate. La version grecque est sujette à des variantes, tant à Gen., XLIX, 10, qu'à Deut., XXXIII, 4, où quelques éditions offrent le nom de Moïsé entre parenthèses ; à Gen. III, 15, la Polyglotte de Complute, au lieu de snsetv, donne :stesv, leçon qui s'explique, mais qui n’est sans doute pas la bonne : l’autre a pour elle les plus anciens manuscrits (celui du Vatican, l'Alexandrin, ete.), et toutes les citations des Pères. Au même endroit, la Vulgate rapporte à la femme le pronom how comme s’il était féminin. Cette leçon ipsa, qui ne se retrouve dans aucune version, est probablement, une faute de copiste : « … Saint Jérôme avait traduit ipsum ».

Ainsi la critique textuelle s'impose sur les versions elles-mêmes, qui jouent un grand rôle en exégèse. Il arrive souvent qu'elles ne traduisent pas l'hébreu comme nous le ferions. L'interprétation de ces divergences est assez délicate.

Elles peuvent, en effet, venir de ce que les anciens ont Iu un autre texte que le nôtre ; et ce texte a pu être le bon. M. Le Hir serait assez porté à faire crédit, sous ce rapport, au Samaritain et aux Septante, et l’on verra, notamment, quel prix il attache au fait que celui-là autorise l'omission du yod à Schiloh. Quant à ceux-ci, ils donnent la vraie leçon, aussi bien pour un nom propre comme « Beelzébul » qu'au v. 8 des Bénédictions de Moïse, où leur traduction, populum suum, implique la lecture ammo. Que penser de leur version au v. 2 du Cantique d'Habacuc ? Au lieu de « au milieu des années », ils ont rendu par « in medio duorum animalium ». La fortune de ce texte ne permet

(4) C’est ce qu’il faudrait entendre par les mots « copie du texte samaritain ». Voir E. Renan, Hist. des Langues Sémitiques, 220 et n. 1. — Cf. Deut., XX XIII, À; Gen., IV, 9: III,15; XLIX, 11.

(5) Gen., VI, 6, avec l'expression « verbe de Dieu », et surtout XLIX, 10, où Æ les trois Targums d’Onkelos, de Jonathan et de Jérusalem traduisent [Schiloh]

“par rex Messias ».

(6) Voir supra 373 et n. 49,

pas au Sulpicien d'envisager la possibilité d'une erreur : les Septante ont « traduit sur une lecon différente » (schenajim hajim, au lieu de schânim).

Est-ce à dire que leur témoignage soit au-dessus de la critique ? On l'admettra d'autant moins qu'il existait sans doute, dès leur époque, plusieurs lectures. Or les traducteurs, bien moins scrupuleux que les scribes, cherchaient plutôt à former un sens clair qu’à rendre les mots du texte ; aussi Ss’'attachèrent-ils « en général à la leçon Keri, comme plus. convenable ». En outre, là même où ils ont lu à notre manière, ce penchant à supprimer les difficultés les a conduits à corriger « d’après leurs idées particulières » ce qu'ils « croyaient trouver » d’invraisemblable dans l'original. C'est ainsi qu'ils ont « ajouté cent ans à la vie de tous les patriarches. [Jugeant] par exemple [improbable] qu'un patriarche qui avait vécu huit à neuf cents ans eût engendré à trente ans, ils ont mis cent trente ans ». La même liberté a été prise « en beaucoup d'autres endroits », et notamment à Gen. IT, 2, où il est dit que Dieu acheva son ouvrage le septième jour : le contexte semblant réclamer l'adjectif sirième, «les Samaritains et les Septante » l'y ont substitué.

Mais quelle preuve a-t-on que les choses se sont passées ainsi, et que la vraie leçon est donnée par l’hébreu ? C'est qu'elle est la plus obscure : or « comment se fait-il qu'on aurait abandonné une leçon toute simple pour en prendre une difficile ? » La lecture des rabbins enlève tout doute à ce sujet. Ils se félicitent d’une correction qui sauve la parole de Dieu du mépris des Gentils : « Ils savaient donc que la leçon sixième était préférable pour le sens, mais ils n’osaient la rétablir » (7). De là cette proposition : « Lorsque l’hébreu offre quelque difficulté, qui n'existe pas dans les traductions ou les autres textes, il faut de préférence chercher la leçon véritable dans l'hébreu, quoique plus difficile ».

Si rigoureuse qu'elle soit, cette formule ne commande pas absolument la pratique de M. Le Hir : au moment de traduire le verset en question, il inclinait encore vers la lecture des Septante, et c'est elle, on l’a vu, qu'il préfère pour Deut., XXXIII, 3, bien qu'elle « fasse disparaître la difficulté, et qu'elle [soit] plus facile pour expliquer la suite ». Mais ces défaillances particulières n'auront point détruit le prestige de la théorie : « une règle générale de critique », « toutes les règles de la critique », les « arguments critiques », ces instruments délicats et solides font la joie sérieuse du jeune homme. Il reproduit avec clarté l'exposé de son maître sur les relations du grec et du samaritain. On sait qu'ils concordent très souvent, au point qu'on à pu envisager cette hypothèse : la version grecque aurait été faite sur un manuscrit samaritain, probablement même par un Samaritain. Mais il ne semble pas que ce soit exact, vu les divergences que ces textes présentent entre eux, et qui ne sont guère moins frappantes que

(7) Note à Gen., IV, 8.

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