EXERCICES DE CRITIQUE TEXTUELLE
ieurs ressemblances. Tandis que les unes. et les autres s'expliquent bien, si ces traducteurs ont préféré le Keri qui, tantôt était le même partout, tantôt variait avec les synagogues. D'ailleurs, — et cette observation judicieuse pourrait bien être du séminariste — « c’est de la comparaison soutenue de l’hébreu, des Septante et du Samaritain dans toute leur étendue, que devra résulter la solution complète de la question ».
Que l'exégète n'ait pas à remplir cette tâche, on le conçoit. En revanche, il ne doit pas négliger, sur un point donné, le témoignage des autres anciens. Sans doute la Vulgate n’est pas appelée, comme les traductions précédentes, à faire prévaloir sa lecture (8); il y a même un cas où l’on est sûr que son sens ne provient pas d'une leçon différente : c'est le « die vigesimo septimo » de Gen., VIT, 4, car le texte qu'il faut supposer « ne serait pas de bon hébreu » (9). Sa donnée ne saurait être davantage retenue #b., XLIX, 10, rien hors d'elle n’en offrant trace. Mais il arrive aussi que les anciennes versions se départagent plus également : au v. 21, par exemple, la Vulgate. et la Paraphrase de Jonathan sort d'un côté, et les Septante de l’autre avec l'Onkelos. M. Le Hir se rallie à ceux-ci, mais ces cas sont toujours embarrassants, et il à peine, parfois, à se décider. On le voit bien à Gen. IIL, 15, où les Septante, la Vulgate et l'Onkelos plaideraient pour schour et le samaritain, le syriaque, etc. pour schouf : de ces leçons, la « vraie », la « primitive » peut être la première, ou a seconde, qui « en somme paraît autant et [davantage] autorisée ».
L'indécision serait plus excusable pour le difficile v. 10 des Bénédictions de Jacob. Or M. Le Hir y est aussi net que possible. Le désir de rendre la prophétie expresse le pousse à l'adoption d’une hypothèse assez osée, puisqu'elle consiste à déclarer « la plus probable une leçon qui n’est celle d'aucune de nos Bibles ». Ce qui nous intéresse ici, c’est le parti qu'il tire des versions, sur lesquelles il fonde sa conjecture : il en ressort, en effet, que leur divergence est parfois un secours plutôt qu'un embarras. Si diversement qu'elles aïent rendu un passage de ce v. 10 (10), leurs sens supposent un même texte hébreu, qui voudrait à peu près dire ceci « lle cujus, ille cui, sous-entendu est sceptrum »; il faudrait done lire schéloh pour aschér lo.
Mais alors, d’où vient le yod de nos Bibles, lequel est donné par tous les manuscrits hébreux moins une quarantaine ? Qu'on se rappelle comment les anciens rabbins ont vocalisé : schéloh leur offrant une voyelle de seconde classe, ils l’auront marquée d'un vod, qui s'introduisit ainsi
ans le mot. Trouvant ensuite cette graphie (sans aucune ponctuation), les Masorètes l'auront vocalisée autrement que l’ancienne prononciation ne le requérail, mais comme nous le voyons aujourd'hui.
(8) Voir par ex. Note à Deut., XXXII, 24, in fine.
(9) Sur le développement que les remarques de ce genre prirent dans le travail sur les Psaumes, cf. infra 565-566.
(10) « Ille cui [est regnum] », ou « qui ei [promissus est] », ou « quod ei eventurum est ». La Vulgate est à part.
Cet exemple n'est pas le seul où M. Le Hir s'efforce de justifier ses inductions eritiques, en expliquant la manière dont l’altération se sera produite. Ainsi le nom de Moïse a dû entrer dans le texte, après être resté quelque temps en marge, où l'aura mis un copiste qui entendait mal le passâge; peut-être aussi, on l’a vu, cette addition résulte-t-elle d'un usage liturgique. Le sort des lettres est encore plus intéressant à considérer, soit qu'il s'agisse d'une omission ou de substitutions. Dans le premier cas, l’on conçoit que la petitesse du vav et du yod les rende plus faciles à passer que d'autres ; dans le second, l’on ne sera pas surpris si Saint Jérôme a confondu, en traduisant sur schiloach, deux lettres aussi semblables que le chéth et le hé. Les deux leçons de schour et de schouph fournissent l’occasion d'un exposé sur l'alphabet palmyrénien, proche du carré : le pé n'y avait pas encore l'appendice qui le distingue du kaf; d'autre part, la barre verticale du resch revenait un peu en avant, « en sorte que sa différence avec le pé n'était que dans le plus ou moins de prolongement de cette barre ». Le même verset donne lieu à une observation analogue : de l’hébreu ou de la Vulgate, c'est celle-ci dont l’altération se conçoit le mieux, la leçon ipsa n'ayant entraîné pour s'établir que le changement d’une lettre, tandis que la modification de l'hébreu aurait porté sur trois mots. ?
En définitive, l’hébreu doit être préféré très souvent (11), quelquefois même à la triple autorité du Samaritain, des Septante et de la Vulgate. Cette méthode décharge l’apologiste de la tâche surérogatoire que la Vulgate luf impose, en ayant l'air de dire que les oiseaux sont nés de l'eau, et en employant une expression comme : « in æternum et ultra ». La veritas hebraica, qui ne porte point ainsi, dispense d'expliquer que « la chair des oiseaux, plus légère, atteste par là leur origine aquatique », et de soutenir « une idée que l'imagination ne saurait atteindre ». Ailleurs, l’hébreu l'emporte même en beauté : il n’a pas, au verset du Fiat lux, l'équivalent de «et facta est lux» ; chez lui, pas d'idée de «faire», de «créer » : « Dieu dit, et elle est » (12).
Ces jugements, choisis parmi d'autres (13), ne semblent pas dénoter chez M. Le Hir un respect trop servile envers la version dite authentique, dont il souligne la dépendance ordinaire à l'égard des Septante (14). Il en use aussi librement avec ceux-ci, les sacrifiant quand il le croit nécessaire, mais accordant ce qu'il doit à la grande valeur de leur témoignage. Il leur sait gré d'avoir fort bien traduit (#xstacx) le mot qui désigne l'état d'Adam pendant l'ablation de sa côte ; ils ont été, constate-t-il, « les seuls anciens » à comprendre un verset difficile, où perdoth voudrait dire
PU Cf. Gen., IV, 8; XLIX, 4; Deut., XX XIII, 2 (où lâmo l'emporte sur lânou),
(12) Gen. I, 20; Ex., XV, 18; Gen. I, 3.
(13) Voir encore Gen., IV, 26; VIII, 3; XLIX, 3, etc. (14) Note à Eæ., XV, 18; et addition interlinéaire à Gen., XLIX, 22.
RENAN ET LES ANCIENNES VERSIONS 4A3T « chefs » (15). En général, s’il veut qu'on s’en tienne aux anciennes versions, c’est sauf raison contraire : elles ne sont donc pas si privilégiées à ses yeux, qu'il soit prêt à violer en leur faveur, et aux dépens des « modernes », les règles de la critique.
Cette objectivité, à vrai dire, pourrait être plus apparente que réelle, du moins en ce qui concerne la Vulgate, avec laquelle il est parfois bien timide. Plutôt que de rompre le lien qu'elle établit, au chapitre Il de la Genèse, entre les versets 4 et 5, il se résigne à comprendre : « Au jour où Dieu fit. tous les arbustes des champs avant qu'ils fussent. ». Que de fois aussi ne voile-t-il pas son inexactitude, comme à Gen., XLIX, 14 par exemple, où il emploie cet euphémisme : « C’est le fond du sens ». En revanche, il élève la voix pour affirmer : « On ne peut prouver que la leçon de la Vulgate soit fautive », ou pour proclamer son accord avec elle: « Nous entendons ce verset comme la Vulgate », « nous aimons mieux
nous en tenir à la Vulgate », « nous nous y tenons en tout » (16).
C’est cette impression, sans doute, qu’il laissa à ses auditeurs. Renan: lui-même a dû le penser, l'épreuve de ces premiers mois n'était pas défavorable à Saint Jérôme. Il n'aurait pas avoué sans cela que la version latine « rend avec fidélité les parties historiques » de l'AT, « et même. [qu’elle] les fait sentir ». Or c'est ce qu'il écrit à Liart en mars, comme pour corriger l'effet possible de ses propos de novembre (17).1I1 se soucie: maintenant de ne point « déroger au respect dû à la version adoptée par l'Eglise ». Et sa critique, qu'il restreint au champ inexploré des « parties. poétiques, Psaumes, ete. », revêt une forme tautologique : « En lisant la Vulgate, on ne lit pas l'original » (18).
Ce sont là, au demeurant, les seuls textes anciens qu'il ait sous les. yeux dans toute leur étendue. Le Samaritain ne lui est pas accessible : « Je crois », écrit-il, ou « il paraît » que « le Samaritain porte ainsi » ; « il faudrait voir si le Samaritain [offre telle division] » (19). Il s'exprime à peu près de même sur les Septante (20), qu'il n'a eus qu’exceptionnellement à sa disposition, dans une Polyglotte ou un Vetus Testamentum graece. TI put alors copier leur traduction des vingt-huit premiers versets de Genèse XLIX; et il profita de l'occasion pour compléter, avec leur aide, sa Note au difficile verset 7 du chapitre IV.
Le reste du temps, cette version s'est, comme les autres, offerte à: lui par des citations fragmentaires ; les deux qui figurent dans son travail sur l’'Exode sont empruntées à Vatable et à Leopold. Negboñciu,.
(15) Cf. Notes à Gen., II, 21; Deut., XXXII, 42. Y opposer Note à Gen., II, 6.
(16) Gen., III, 15; IV, 14; Deut., XXXII, 4; Gen., VI, 3. — Voir encore ib... VISA IE EXT EX 5 6 etc:
(17) Cf. supra 109-110 et n. 15.