‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 208 sur 369 · IS) T · texte numérisé non relu

IS) T

(19) Deut., XXXIII, 3; Gen., XLIX, 26, 22.

(20) Gen., I, 26 : «Voir comment traduisent les Septante ».

en particulier, semble transerit du petit Leæicon (21). Quant aux indications historiques que Ses Notes contiennent, elles doivent provenir de M. Le Hir : âge du Samaritain; date des paraphrases chaldaïques, « à peu près contemporaines de N.-5. »; origine des {Heraples, ete. etc.

Ainsi connus et utilisés, ces auxiliaires facilitent l'herméneutique, dont on indiquera maintenant la méthode.

IT

L'explication est bonne, qui «se conforme au texte» sacré; mauvaise, si elle «y fait violence », Sous le rapport de la grammaire ou du lexique.

L'on se gardera de donner à un futur sans vav conversif le sens d'un prétérit indéfini, car «ce serait contraire à l'usage de la langue, et un vrai solécisme.. ». Schiloh doit désigner un personnage plutôt qu'une abstraction, à cause du pronom lo qui s'y rapporte. La syncope est possible, que M. Le Hir suppose à ce mot mystérieux : On en rencontre deux cas, l’un au v. 3 de Genèse VI, l'autre dans le cantique de Debora. « L'analogie d'un grand nombre de [participes pihel qui marquent] à la fois la personne et l'instrument » serait une indication pour traduire mechogëg par « sceptre ».

L'on ne trichera pas avec les termes de «jour » et de «terre », que Moïse emploie. « Il est ridicule d'argumenter ainsi sur le sens des mots ils ont en hébreu des significations aussi bien déterminées qu'en français ». Il s'agit de les reconnaître, et notamment de choisir entre la lettre et la figure. é

L'expression « filius frutescentis » peut-elle s'entendre d’un rameau, et le nom de érez, de la terre alors habitée ? Non. En revanche, les « jours de l'éternité » forment une « hyperbole, pour les jours anciens »; « ab aeterno » ne veut aussi dire que « depuis longtemps ». Comment comprendre « des dents blanches de lait » ? C'est qu'elles ont, réellement, blanchi par l'usage prolongé de ce breuvage. Mais « manger de la poussière » peut équivaloir simplement à « y avoir la tôte »; le signe de Caïn n'est point. un tremblement physique, mais sa vie « errante el agitée » (22) ; le « feu » dont Moïse parle en tête de ses Bénédictions est plutôt la lumière de la loi que la colonne du désert. La traduction « marcha avec Dieu », plus fidèle que celle de « plaire à Dieu », lui est préférâble. Mais l’on ne doit pas prendre l'adjectif &égaros (Sept.) au pied de la lettre, ni rendre fohou par « néant ». Quant à l'expression « Îles dons des cieux », rien n'empêche de lui donner le sens spirituel; toutefois elle signifie premièrement les pluies qui fertilisent, de même que les

(21) Ez., V, 16: IIL, 8; Gen., XLIX, 21. Cf. encore Deut., XXXII, 18, 26 etc. (22) Gen., IV, 12 (nû, tremens dans les Se Toir Ç o i

» LV, à, ans les ptante). Voir, au t. CXX de l'Ami

157 et 352, n°° des 23 janvier et 17 février 1844, la discussic sur i 'opiunion de Glaire à ce sujet. CARRE PESRÈR

OBSERVATIONS LEXICOLOGIQUES 439

bénédictions de l'abîime sont les poissons et les perles. M. Le Hir n'accorde à l'exégèse allégorique que son dû (23).

Au reste, ces cas d'espèce le trouvent toujours attentif à l'usage de l'hébreu, et de l'hébreu biblique : que le mot oläm, par exemple, équivaille parfois au français « monde, siècle», «rien ne prouve qu'il ait [cette acception] dans l'A. T.». Or, c'est le Pentateuque, ce sont las Livres poétiques et les Prophètes, qui offrent des homologies instructives. La façon d'entendre la malédiction du serpent se confirme par un verset voisin, où Moïse écrit « manger la terre» pour en «manger les fruits ». Un passage de l’Exsurgat atteste la valeur métaphorique d’un nom qui signifie «foyers ». L’apostrophe «exsurge, gloria mea» se lit aussi dans le Psautier, pour « anima. mea ». La version moderne de jighath (obedientia) s'appuie sur un exemple des Proverbes. Les « tournures analogues de l'Ecriture » autorisent à prendre gérà dans le sens d’ « appeler »: «ainsi en parlant de Jérusalem: La cité qui porte votre nom » etc.,cetc…

Ce genre d'inférence serait moins délicat à pratiquer, sur des termes parfaitement semblables. Mais il n'en ést° pas ainsi. Pour que mechoqëq veuille dire virga castigationis, il faut une «adjonction » déterminante, ete. La phrase du psaume «Transivi, et ecce non erat» ne fait point loi, malgré la présence de ajin, pour le verset relatif à la disparition d'Hénoch; là le contexte indique une mort naturelle, tandis que «Moïse ne nous apprend autre chose [de ce juste], sinon qu’on ne sut pas ce qu'il était devenu » (24). L’ « Esprit de Dieu », qui se dit parfois d’un vent violent, n’est autre que l'Esprit-Saint au v. 2 de la Genèse: l'idée de «couver, échauffer, opération d'amour », « convient parfaitement » ici. Bien que l'expression « vox Dei » « se prenne ordinairement pour le tonnerre », on ne doit pas l'entendre ainsi au v. 8 du chapitre III: «c'était la voix de Dieu appelant Adam... », comme il est écrit au v. 9.

Il arrive également que le mot en question n'ait tel sens qu'en un seul lieu de la Bible : mechogëq (« sceptre ») et schébet (« longue pique ») sont dans ce cas; encore cette unique acception n'est-elle pas sûre pour le premier. Ou même il n'y a pas d'autre exemple: il serait «tout à fait gratuit » de rendre « mischpethäjim » par «paniers », vu qu'on ne lui trouve aucune trace d’un pareil sens dans le reste » de l’Ecriture.

Si M. Le Hir laisse de côté cette traduction, il est moins scrupuleux à propos de poräth: le mot congénère auquel il recourt (peérah) n'a pas ailleurs, it le reconnaît, l'acception qu'il faudrait, lors même qu'il désigne, en nom propre, «l’écuyer de Jonathas, sans doute à cause de la beauté du personnage ». D'autre part, voici deux textes, dont chacun a du rapport avec une partie d'un verset génésiaque: le premier, nous dit-on, ne

(PANCPIG ER RING ET etc EX LI MO ETS NLTX 4-14, 22: VIT; VI, 4; Deut., XXXII, 7, et aussi XXXIII, 17 (cf. infra 502) ; Gen., XLIX, 12; III, 14:-Deut, XKXXIII, 2: Gen. V, 22: TJ; 2: XLIX, 25.

(24) Hab., III, 6; Gen., III, 17 et 14; ps. LXVIII, 14 et Gen., XLIX, 14; ib.,

6, 10; IV, 26; ps. XXXVII, 36 et Gen., V, 24. :

prouve rien, parce qu'il contient deux mots à sous-entendre ici, ellipse trop forte pour être supposable, mais On $e prête à supposer une ellipse équivalente, afin de se servir du second (25).

Il apparaît aussi que l'auteur du Cours est plus ou moins explicite sur les indices qui forment Sa conviction, jusqu'à en appeler à l'« Éévidence ». Or la valeur du motif fail celle de la règle, puisque l'on doit s’en tenir au sens habituel d'une forme, d’un mot, d'un passage, sauf raison majeure d'agir autrement. De ces deux traductions: « mon péché (ma peine) est trop grand (e) pour que je puisse l'expier (la porter) », on ne sacrifiera point la première à la seconde, car «il ne semble pas qu'il y ait de raison suffisante» pour cela. Renan aura d'autant plus médité ce principe, qu'il v fut rappelé lui-même, un jour qu'il avait adopté, «sans nécessité », un sens «par confusion». Et sans doute ne prit-il pas moins au sérieux cette fin de non-recevoir opposée à l'abbé Glaire: « deux sens étant raisonnables, la méthode veut qu'on ne cherche pas à lire autrement, ni à en chercher d'autres, mais à choisir entre eux » (26).

En général, l’on choisira le plus «naturel »; l’on se défiera, au Contraire, de ce qui aurait un air «un peu extraordinaire » ou « singulier », notamment par rapport au contexte. Assur, fils de Sem, est-il bien à sa place parmi les fils de Cham? Un verset consacré à Japhet peut-il contenir une allusion à Sem? « Tout le verset précédent [visant] celui-ci, on ne voit pas pourquoi le poète reviendrait sur ses pas, surtout la elausule (27) étant la même ». « La pensée reviendrait [encore] sur ellemême », si schébet désignait un instrument guerrier, puisqu'il n’est plus question de combats depuis le milieu du verset précédent, et que Juda vient d’être représenté au repos, «sous l’emblème du lion qui se couche ». En revanche, le sens de « foyer » « fait bien suite avec les conséquents, où Issachar est dépeint comme sédentaire et agriculteur », etc. (28).

Ce même critère doit être employé pour plusieurs passages de Deutéronome XXXII, que l'on sait mal à qui appliquer. Au v. 28, il s'agit probablement des étrangers, mais des Juifs au v. 33: Moïse, qui veut montrer les châtiments de Dieu sur son peuple, n'a pu s'arrêter si longtemps aux Gentils. Du reste, le souci de la «bonne suite» doit compter avec les «antithèses », comme celle de Genèse XLIX, au v. 7: après avoir appuyé sur l'union d2 Lévi et de Siméon, il ne serait pas «sans vraisemblance » que Jacob parlât ici de leur séparation.

Une considération non moins importante est celle du parallélisme, soit qu'elle interdise un sens ou qu'elle en recommande un autre, jusqu’à l'imposer. C’est à sa lumière qu'une hypothèse apparaît plus ou moins probable, et que l'on décice si les mots isch et jéléd, au v. 23 de Genèse

(25).Gen., XLIX, 22. — Deut., XXVNIII, 5, 7:;. Ezéch., XXI (Vule.) à ) ; pu , AA , D, Te FHréch, x g.) et Gen.

- XLIX, 10. Il est vrai que M. Le Hir ajoute, pour l’ellipse qu'il admet : « Elle était

plus facile à suppléer qu'il ne semble, puisque les anci S s >, PUIS s anciens traducteurs n'y manqué ». SE

(26) Gen., IV, 13; Deut., XXXIII, 19; Gen., VI, 16. (27) « Et que Chanaan soit son esclave ».

(28) Gen., XLIX, 10; IV, 28; X, 11; IX, 27; XLIX, 14. Cf. également 16, 22.

AUTRES PRINCIPES HERMÉNEUTIQUES 441

IV, désignent le même personnage. Son rôle est aussi de premier plan dans l'exégèse du chapitre XLIX, v. 22: toutes les interprétations y font plus ou moins violence au parallélisme; celle de M. Le Hir est la seule à le garder parfaitement (29). Enfin ses exigences sont si rigoureuses que l’on ne peut préférer une autre traduetion, sans poser d’abord ce principe : «Le parallélisme au moins quoad verba qu'on trouve entre les deux parties du verset exige que si l'on prend dans la première la forme comparative, on l’adopte aussi dans la seconde » (30).

Ces exemples, on l’aura remarqué, sont empruntés à des morceaux poétiques, où le parallélisme est particulièrement sensible. Le genre du passage demiande done, lui aussi, à être envisagé. La poésie a ses lois, soit en hébreu, soit pour tout écrivain. Examinons le v. 4 des Bénédictions de Jacob: peut-on en mettre une partie entre parenthèses, et entendre ascendit comme s'il y avait ascendisti? L'un serait contraire «à la marche rapide de la poésie hébraïque », mais l’autre, conforme à ces changements de personnes qui y sont si fréquents. L'on ne saurait, en tout cas, interpréter le v. 22, en supposant que l'arbre auquel on assimile Rachel «est planté sur le bord d'une fontaine, derrière laquelle se trouve un mur»: «il est ridicule que Jacob eût fait une comparaison qui [implique] tant d'hypothèses ». | e

De là aux jugements esthétiques, il n’y a qu’un pas. M. Le Hir n’est point insensible à ce qu'un sens, au v. 10, présenterait de «sublime »: quelle «belle manière » de comprendre, que de voir en idée «un roi assis sur son trône, tenant à la main son sceptre, dont l'extrémité repose entre ses pieds »! Cette image n'est-elle pas «d’une grande majesté »? Aussi délicate, en son genre, serait l'appréciation de la « convenance » (31), notamment Icrsqu'il s’agit de confronter une explication avec les idées juives: ne serait-il pas «un peu singulier » de prêter à Moïse, au v. 19 de ses Bénédictions, la pensée de convoquer à la montagne du Seigneur. comme des prosélytes, les nations environnantes?

Que si l’on a lieu d’hésiter sur un point, l'embarras est pire lorsque les différents indices ne s'accordent pas entre eux ou avec les témoignages externes. Ici la grammaire voudrait, mais le contexte dit non. Là une traduction « belle et suivie » ne rendrait pas suffisamment compte du parallélisme, etc. Il faut alors peser les raisons, et se décider pour la plus grave: tel mot se prendra, à cause du contexte, dans une acception rare ou même unique; et le parallélisme obligera de voir en beni « le construit en yod paragogique de bën, [quoiqu'] on ne le trouve nulle part ailleurs dans la Bible » (32).

(29) « Filius pulchritudinis (pour f. pulcher)… Joseph coram oculis; puellae processerunt ad aspiciendum » (bën répond à bânoth, et ajin à schour).

(30) Gen., XLIX, 10, 6, 26, 12.

(31) Voir la Note à Gen., I, 14, où M. Le Hir comprend « … en signes pour fixer le temps des solennités » : « il était convenable», assure-t-il, « que Moïse parlät des époques où les Juifs se réunissaient à Jérusalem ».

(32) Cf Gen, XLIX, 3, 14, 24, etc.; Deut., XXXIII, 3; Juges, V, 2; Gen. XLIX, 11:

Aussi bien l'exégète dispose-t-il d'une dernière ressource. Ces homologies auxquelles il a recouru pour fixer la forme ou le sens d’un terme, il peut y.chercher de quoi éclairer un passage. Tantôt l'un des textes vise l'autre: sinsi une explication du v. 26 de Genèse XLIX «est singulièrement confirmée par un passage des Bénédictions de Moïse, où il semble faire allusion à ceci», etc. Tantôt la ressemblance se suffit, soit de deux versets à l’intérieur d'un morceau, soit d'un morceau à l’autre. Qi le v. 9 de Genèse XLIX n'intéresse que Sous un rapport le v. 4, le v.9 de Juges V est « la reproduction du premier ». Ce Cantique de Debora est utile à rapprocher, en un endroit, du chapitre XXXII du Deutéronome. Comparez-le avec le Cantique d'Habacuc et l'Exsurgat Deus : ils « s'éclaircissent aussi l'un par l’autre ». Mais ce sont surtout les Bénédictions de Jacob qui «reçoivent un jour considérable des Bénédictions analogues» de Moïse, et vice versa. Bref, «tous ces Cantiques s'expliquent mutuellement » (33).

IT

Si elles servent à l'herméneutique, ces ressemblances demandent aussi à être constatées pour elles-mêmes : malgré la variante qu'offre la Bénédiction de Dan (34), elles autorisent cette conclusion, qu’« en général, ces Cantiques anciens semblent tous formulés sur un même type pour la marche, les tournures et même les expressions », ainsi que pour leur division en « strophes ». Ce qui n'empêche pas le commentateur d'en analyser un ou deux à part, ne fût-ce qu'afin de marquer cette division. Ainsi fait-il pour les Bénédictions de Moïse, et plus soigneusement encore pour le Cantique de Debora, dont il répartit en dix strophes les trente-et-un versets. Il s'attache aussi à la composition de ce dernier morceau et à son style : « l’ordre chronologique y est bien suivi »; la même idée s'y présente avec une grande « variété de tours », et l'on y passe fréquemment d'un interlocuteur à l'autre (35), par un procédé

habituel dans les poésies animées comme celle-ci d'un souffle enthousiaste. e

Il resterait à savoir comment elles s'exécutaient. Peut-être le v. 4 des Bénédictions de Moïse en laisse-t-il deviner quelque chose: «sa forme et son sens prêtent bien à un répons, divisé en deux parties »; ce qui éveille l’idée d'un usage liturgique. Le v. 3 du Cantique de Debora, d'autre part, supposerait un jeu instrumental, à cause du verbe azamer (psallam) ; à moins que celui-ci ne s'explique par un simple parallélisme avec âschiräh, en quel cas il n'indiquerait rien de spécial.

(33) Gen. IV, 24 et 15; Jug., V, Set Deut., XXXII,.17; ib., XXXIII, 15 et 18, et Gen., XLIX, respectivement v. 25 et « la promesse toute semblable faite à Zabulon ». — Cf. encore Deut., XXXIII, 13 et Gen., NLIX, 26.

(34) Gen., XLIX, 17 et Deut., XX XIII, 22. Cf. en revanche les v. 20 de la Genèse et 24 du Deutéronome sur Aser.

(35) Le poète « s'adresse à Barac, après s'être adressé au peuple» (Juges, V, 14).

Page 1