‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 209 sur 369 · LE PLUS ANCIEN MONUMENT DE POÉSIE · texte numérisé non relu

LE PLUS ANCIEN MONUMENT DE POÉSIE

Ces questions ne se posent pas pour les morceaux poétiques inclus dans la Genèse. On les reconnaît aux signes énumérés par Lowth, dont on adopte aussi l'avis sur leur mode de conservation (36). Formés de vers remarquables par le «parallélisme exact des membres de la phrase », ils contiennent de nombreux jeux de mots. Les Bénédictions de Jacob ont dû être transmises oralement, « au moins en ce qui concernait chaque tribu par ceux qui la composaient ». De tels documents seraient donc antérieurs à Moïse (37) : l’un d’entre eux, le Chant de Lamech, remonte probablement à l’époque antédiluvienne.

Rien n'égalant, selon l’orthodoxe, l'antiquité de l’Ecriture sainte, nous aurions là « le plus ancien monument de poésie qui nous reste »; il alteste l'usage « des premiers hommes », « quand ils voulaient prendre la forme sentencieuse ». En outre, le passage sur Joubal et ses instruments de musique « nous montre déjà les plaisirs occupant le monde ». La notice de Lamech apporte « le premier fait de [polygamie] que nous offre l’histoire ». L'épisode d’Abel et de Caïn « nous présente dès l’origine des choses la propriété établie » (38. Un tel fait emporte le droit, sans qu'il soit besoin de le dire. M. Le Hir est plus explicite ailleurs. S'il n’a lu ni Proudhon ni V. Hugo, il connaît bien J. de Maistre. Aussi prononce-t-il que le v. 6 du chapitre IX « montre évidemment la légitimité de la peine de mort, en elle-même et pour l’homjicide ».

Historiques ou juridiques, ces conclusions sont à peu près les seules qu'il ait tirées du texte sacré. Presque toujours, il cherche plutôt à l’expliquer qu'à s’en prévaloir, du moins pour tout ce qui ne touche pas à la doctrine. De là un Commentaire très varié, et d’une valeur très inégale.

Tantôt le Sulpicien s'attache aux faits, et sa méthode serait bonne, s’il demandait toujours aux sciences auxiliaires des renseignements positifs, que ce soit sur le bilinguisme d’une région ou la décoration des étoffes (39). Passe encore qu'il recherche à quelle hautèur de la Mer Rouge « les deux armées [pouvaient s’apercevoir] d’un rivage à l’autre » ; et qu’il spécule sur le retour de la colombe et la signification de son rameau. Mais il ne tarde pas à glisser à des sujets oiseux, lors même qu'il exclut certaines conjectures superflues (40). $i profonde est sa conviction, que le récit divin est vrai à la lettre ! L’exégète doit donc introduire partout clarté et précision, dans

(36) Cf. supra 3883.

(37) M. le Hir (ou Renan?) pencherait à considérer corame tel le verset relatif aux chérubins (III, 24).

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