LES «© PÉCHÉS DE PENSÉE
cela n’est pas de foi, et qu'il peut très bien y avoir de l'exagération en ces peintures ».
Ce serait une erreur, en effet, d’assimiler les damnés aux démons. Ceux-ci souffrent certainement plus que ceux-là. Or leurs douleurs « n'empêchent pas [les démons] d'agir, de tenter les hommes, d’éprouver même dans le succès une sorte de joie fantastique. Si la souffrance les mettait continuellement hors d'eux-mêmes, comme on le représente d'ordinaire, on ne concevrait pas en eux cette liberté d'esprit et cette joie forcenée ». On peut donc l’admettre avec Saint Augustin, la plupart des damnés ne souffrent pas tellement, qu'ils soient dans le cas de préférer l’anéantissement à l'existence (89). Leur âme n'est pas non plus nécessairement en proie à la violence des passions sataniques. Ils ne sont pas tous adonnés à haïr et à blasphémer Dieu sans cesse. Beaucoup d’entre eux n'avaient point cette habitude pendant leur vie : pourquoi seraient-ils devenus pires en perdant leur libre arbitre ? Il n’est pas impossible, au contraire, que certains damnés « adorent la justice de Dieu s’exerçant sur eux ». >
Ce tableau de l'enfer n'était-il pas Hi adouci, et ne risquait-il pas d’atténuer la « crainte de son objet » ? M, Icard prévint ce reproche en précisant sa véritable intention. Ce qu'il avait voulu, c'était « séparer ce qui est de la foi d'avec les exagérations que les hommes y ont mêlées ». Discrimination faite pour renseigner les croyants, maïs surtout pour ramener les incrédules. Car c'était là le but principal : « Il est certain que toutes les difficultés que l’on tire des peines de l'enfer contre la bonté et la justice de Dieu ne sont fondées que sur ces exagérations.….». En les éliminant, l’apologiste poursuivait son dessein, mais ne contrariaitil pas un peu le moraliste ? La modération du Gours sulpicien n'était guère propre à renforcer chez Renan la terreur des divins jugements !
Elle n’était pas non plus de nature à le mettre en garde contre le plus doux et le plus impérieux de ses penchants. Un passage de ses Notes (90) concerne les « péchés de pensée ». Il dut être bien aise d'entendre dire que la pensée n'est point un mal par elle-même, que nulle loi ne la défend, que l'intelligence est parfaite en Dieu, excellente dans les anges, etc. Qu'est-ce donc qui pourrait la rendre suspecte ? Le sentiment de plaisir qui l'accompagne. Mais s’il n’est pas volontaire, le sujet ne pèche pas: même s'il l’est, il ne pèche pas toujours. C'étaient là des principes assez larges; des recommandations particulières venaient toutefois les mettre au point. M. Icard ne cachait pas le danger de certaines lectures, de certains spectacles. Il invitait à s’examiner sur la délectation que procureraient des « littérateurs comme Molière (91), des peintres à [?] tableaux indécents ».
Ainsi ce Traité des Péchés touchait à plus d'une question, où Renan eût pu prendre un intérêt personnel. Là même où l'amende-
(89) Cf. notre Renan, 352 n. 2 ; el notre Pens. rel. de Renan, 80 n. 2.
(90) I s’agit des Notes non rédigées (cf. supra 45). La lecture en est parfois diffi- <ik.
(91) Sans doute visdit-il le Tartufe.
ment moral n'était pas en cause, le sens psychologique trouvait l’occasion de s’affiner, et l'esprit philosophique, de s'exercer. Ce dernier cas s'est présenté une ou deux fois, à propos d'idées assez curieuses.
A un moment, M. Icard posait ce problème : « Si les hommes n'avaient pas de corps, les âmes se pénétreraient-elles et se connaîtraientelles l'une l’autre % » (92) On admet souvent l’affirmative, mais c'est à tort. Elle supposerait, entre des êtres spirituels comme Dieu*et les anges, des rapports tels que le premier ne pourrait pas avoir de secrets pour les seconds. Or l'Ecriture enseigne qu'il en a. Peut-être nous signifiet-elle aussi que Dieu « voit nos pensées intérieures » : cela viendrait « de ce que nous vivons en lui : In ipso vivimus » (93).
Des passages comme celui-ci eurent sur la pensée du jeune homme une influence bien plus durable que les notions théologiques auxquelles ils servaient d'appui (94). Néanmoins la théorie du Mal, telle que l'auteur du Cours l’esquissait à plusieurs reprises, ne dut pas non plus laisser indifférent le lecteur du Livre de Job. Il apprenait ici que la nature du mal est négative. En effet «tout ce qui est positif a en Dieu son idée qui lui correspond » : or le mal n’y a pas la sienne. Qu'on observe d’ailleurs l’activité humaine, on verra que «l’homme ne fait jamais le mal que par l'apparence trompeuse du bien». Cette proposition fut sans doute goûtée de Renan : transférée dans l'ordre intellectuel (95), elle prenait un air éclectique. Ailleurs, il retrouvait le vocabulaire de ses chers Ecossais : quand M. Icard, soucieux de réserver au péché le nom de mal, et refusant de l'appliquer à la douleur physique, présentait celle-ci comme l' « effet d'une volonté essentiellement bienveillante ». Que le rhumatisant séminariste ait ou non adhéré au fond (96), il paraît n'avoir pas songé à regarder cette tare de notre état actuel comme une conséquence du Péché d'origine. Ce n'est pourtant pas faute Lavoir étudié ce dogme capital: la Dissertation qu'on va maintenant examiner prouve, au contraire, avec quel soin Renan en a envisagé tous les aspects (97).
Elle commence par l’'énumération des adversaires, qui n’ont pas admis la faute d'Adam. En premier lieu viennent les Pélagiens : on n'est pas peu surpris de leur voir attribuer cette théorie, que l'homme a « été créé et [qu'il a] persévéré dans un état de pure nature ». Parmi les autres négateurs, M. Icard nommaiïit « les Sociniens et les rationalistes » :
(92) On no peut lire cet énoncé sans songer à une Observation que Renan, vers la même époque, avait jetée sur le papier. Pour lui, notre organisation n'empêche pas les âmes d’avoir une « espèce de sens. pour se sentir et se pénétrer les unes les autres » (Trav. de Jeun., 29). L'interposition des corps n’est pas un obstacle, surtout pour la sympathie du psychologue.
(93) Actes, XVII, 28.
(94) Sur d’autres textes bibliques également importants, cf. supra 41.
(95) Elle y devient : « L'homme n’adopte jamais le faux que par l'apparence {rompeuse du vrai ».
(96) Voir sur son tempérament d'adolescent ce que Renan en dit plus lard i conf, 215; et infra 247. $ PRE
(97) Vol. 11.479, fos 2-14, 110-132 ; Bailly, lib. laud., VII, 125.