L'ÉGLISE ET LA SYNAGOGUE
c'est-à-dire « victoire ». Leurs fables peuvent servir à égayer un2 Leçon un peu austère : ainsi celle qu'a suscitée le sens de Our (nom de ville qui veut dire « feu »). Selon les rabbins, raconte M. Le Hir, « les Chaldéens voulurent forcer Abraham à adorer les idoles, comme l'avait fait son père Tharé. Abraham ayant refusé, ils le firent jeter dans le feu, où il fut miraculeusement conservé, etc. ete. ». Ce conte est « joli » (53), mais. ils en font de « ridicules », quand ils se permettent d'expliquer les miracles de J.-C. par la puissance du nom ineffable : « Ils prétendent qu'ih en trouva la vraie prononciation dans le Saint des Saints, mais que pou? échapper aux regards du monstre qui veillait à la porte, il fut obligé de: se faire une incision dans la peau où il cacha ce nom miraculeux ».
Ces emprunts justifient l'attitude ordinaire de M. Le Hir à l'égard des Juifs. En sa personne, c’est l'Eglise qui juge, et d'un peu haut, la Synagogue. Il s’estime assez supérieur aux rabbins pour leur marquer de l'indulgence, quand il signale des confusions dans leur théorie des. verbes imparfaits. Mais il est trop consciencieux pour négliger des témoignages qui peuvent avoir leur valeur (54). Et puis, comment oublier tout ce que nous devons, même à leurs ‘scrupules ? Le texte sacré nous serait-il parvenu aussi pur, s'ils ne s'étaient fait «un point de religion de brûler les manuscrits avant qu'ils se détériorassent »? Comment répudierleur tradition, dont certaines données sont si bien dans la ligne de l’orthodoxie, soit qu'il s'agisse du Messie attendu ou du démon tentateur ? Notre législation, certes, diffère de la leur; maïs il n’est pas toujours opportun de souligner ces divergences. Quand et pourquoi l'interdiction de Gen, IX, 4, renouvelée au Concile de Jérusalem, fut-elle « depuis abolie » ? Le Sulpicien ne le dit pas. Il préfère spécifier les seuls préceptes de leur loi qui, dans la pensée des Juifs, obligent les Gentils. Il n'y en à que sept, au nombre desquels ils mettent cette défense : « ce sont ceux que Diéu donna à tous les fils de Noé avant la promulgation de la loi mosaique ».
Cet esprit de bienveillance relative se voit encore à deux ‘exemples. Sans doute, lorsque les Juifs disculpent à leur manière Abraham d'avoir menti en appelant Sara sa sœur (55), M. Le Hir ne croit pas « néces— saire de recourir » à cette explication ; mais il est loin de blâmer l’intention. Sans doute il ne saurait, au début du chapitre IV, tenir pour « autorisée » cette traduction : « J'ai conçu un homme-Dieu », au lieu de : « … avec le secours de Jéhova » ; mais il ne s’en arrange pas moins pour la rendre vraisemblable : « Comme Eve savait que de sa race naîtraït son libérateur, elle put croire que Caïn étant son aîné était ce libérateur. Comme d’ailleurs elle pouvait savoir que ce libérateur serait Dieu, elle put en conclure que son premier-né l'était en effet ».
(53) Gen., XI, 28.
(54) Gen., VIII, 9. — A II, 12 (sur le sens de bdellium) ; à IX, 4; à I, 31 (l'article à l’adjectif final s’explique-t-il par l'importance du sixième jour, où l'homme fut créé?) etc. etc.
(55) Ils identifient Sara et Iska (XI, 29).
Après cela, quel sens étranger au texte ne recevrailt pas droit de cité, surtout. s'il émane, non plus des Juifs, mais des Pères ? Aussi bien certaines thèses leur sont-elles communes : ils s'accordent à voir en Esdras l'introducteur de l'alphabet carré, ek Saint Augustin interprète mystiquement, comme les rabbins, le Bereschit initial de la Genèse. C'est lui, d'autre part, qui remarque, au v. 26 du chapitre XI, qu'Abraham « est nommé le premfer comme l'aîné ». Des détails empruntés à Saint Jérôme et à Saint Ambroise (56) sont moins importants que l'opinion des Pères, sinon sur Lamech, dont la polygamie n'a point trouvé grâce à leurs yeux, du moins sur Samson et sur Saint Paul, que Jacob, pensent-ils. aurait prédits en deux versets de ses Bénédictions (57). A vrai dire, cette dernière vue est laissée de côté par M. Le Hir, dont le Cours, on doit le remarquer, fait des allusions plutôt rares à lexégèse patristique. Pour qu'il la prenne en grande considération, il faut qu'elle applique « à Hénoch et à Elie, au sens spirituel, ce qui est dit des deux témoins de l’Apocalynse ». Il rappelle aussi que les Pères ont reconnu, dans le second verset du Cantique d'Habacuc (selon les Septante), le bœuf et l'âne de la tradition.
La « Tradition », voilà l'autorité vénérable, et qui « suffit pour jusüfier l'explication de l'Eglise » relativement à la disparition d'Hénoch.. puisqu'elle est unanime à certifier qu'il reviendra Jors de la fin du monde, Quant aux figurants de la Crèche, si la croyance qui les concerne n'est « peul-être fondée que sur [la] lecture des Septante, et sur un verset d'Isaie » (58), on ne voit pas que M. Le Hir, ce disant, ait encouragé le moins du monde les réflexions du scepticisme. L'histoire même d’Aristée, que certains catholiques ne font pas difficulté de sacrifier, fui en impose assez pour qu'il n'ose y porter qu'une main tremblante : Telle hypothèse (qu'il ne retient pas) « la renverserait, il est vrai ; mais si l'on veut soutenir l'antiquité du texte samaritain, on est presque forcé d'en venir là ». Et comme il suppute la durée du Déluge, il demande à la Tradition combien de temps Adam a dû passer au paradis : Elle « s'accorde à dire qu'il n'y est resté que quelques jours Les uns ont prélendu que c'était le jour même de sa création qu'il tomba, d'autres ont cru que c'était huit jours après ».
De plus, certains passages de la Genèse ont l'air de signifier que le limon dont Adam fut formé n'a pas été pris au paradis (59). Or la remarque est d'importance, si la terre de l'Eden avait, comme d'aucuns l'ont pensé, des « propriétés toutes célestes ». Mais c'est là une de ces « queslions minutieuses » que les « Théologiens subtils ont agitées sur la eréaz tion et l’état primitif de l'homme ». Ainsi du moins en juge l’auteur de
(56) Dissertation sur les fleuves du Paradis: XLIX. 21. (57) Le 16° et le 27e,
(5S) 1,8 : « Le bœuf connaît son possesseur, et l'âne la crèche de son maître » (mais Israël ne connaît rien).
(59) Cf. Gen., III, 19 et 23; et surtout II, S, qui parut à Renan le plus décisif.