CRITIQUE DES PROPHÉTIES
Ceux qui admettent l'authenticité des Bénédictions se demandent parfois, d’un point de vue tout différent, si leur objet s’est accompli. Lors même qu'on peut, dans le cas de Lévi, répondre affirmativement, il reste encore à expliquer comment sa dispersion a été sa récompense et la source de son bonheur, alors que Jacob l'en avait menacé comme d’une malédiction. Mais bien des fois c'est l'effet lui-même qui a manqué à la promesse. La carte ne confirme guère l’assurance que Moïse donne à Nephlali de « posséder l'Occident et le Midi »: quant au négoce de Zabulon avec l'extérieur, à ses navigations, etc.., il aurait fallu, pour que nous en croyions Jacob et Moïse, que cette tribu fût au bord de la mer ! Savonsnous mieux comment Siméon fut dispersé ? Ce Benjamin, qu'un verset génésiaque nous dépeint comme un ravisseur viclorieux, n’a-t-il pas fini par succomber ? A lire la malédiction de Chanaan, on ne se douterait pas de l'éclat que l'Afrique chrétienne connut au temps de Saint Augustin. Le v. 10 garantit à Juda la prééminence jusqu'à la venue de J.-C. Mais de quelque façon qu'on entende cette prééminence, Juda l’a perdue ou trop tôt ou trop tard : trop tôt, s’il s’agit d'une vraie souveraineté, car elle lui fut Ôtée par l'invasion romaine ou la domination d'Hérode; trop tard. si l'on veut parler d'une autonomie relative, car il la conserva jusqu’à la destruction de Jérusalem.
D'autres passages dits messianiques subissent uñ autre genre d’attaques. À en croire les rationalistes, le chapitre III de la Genèse ne mettrait point du tout le démon en scène, mais seulement le serpent et sa postérité (v. 15). Au v. 3 du ch. XII, le sens réfléchi du Niphal obligerait à comprendre : «Toutes les races se béniront, c’est-à-dire se souhaiteront des bénédictions en toi» (10), c’est-à-dire ‘encore : « Ton bonheur sera si grand, que quand on voudra souhaiter à quelqu'un d'être parfaitement heureux, on lui dira : Sois heureux comme Abraham ». Ainsi est «écartée de ce passage » toute idée d’une bénédiction divine à la race élue. Quant au verset d'Aggée (11) : «Venient desiderium omnium gentium», la Vulgate a eu tort de le traduire : «Et veniet desideratus cunctis gentibus ». Le verbe au pluriel interdit de penser que le sujet désigne un'‘individu; il signifie collectivement « objet des désirs, trésors » : l’auteur à en vue les roi: de la terre qui apporteront leurs présents au temple juif.
Nous voici loin de J.-C. Peut-on croire encore, demandaient les Ariens, qu'il soit consubstantiel au Père, quand on lit dans lEcclésiastique ces déclaraticns de la Sagesse : « Creator. qui creavil me », et « Ab initio, et ante secula creata sum» (XXIV, 12 et 14) ? Les catholiques, il est vrai, allèguerit en faveur de leur dogme deux versets psalmiques; mais ils ne sont convaincants ni l’un ni l’autre : ni le « Thronus tuus, Deus, in seculum seculi », ni le «Filius meus es tu : ego hodie genui te » (v. 7 du ps. XLV et du ps. Il). Les rationalistes prétextent le grec, qui porte 6 0e6s (12), pour ne pas prendre Deus en vocatif. Ils comprennent : «Dieu est
(10) Cf. Gesenius, Lex., à bârakh: « Niph.reflex.i.q.hithpah.. benediæit sibi ». (11) II, 8. Note à Gen., IV, 10.
(12) Cf. aussi Hébr., I, 8. 30
ton trône », ou «ton trône est un trône de Dieu », de sorte que «ces paroles ne s'adressent pas au Messie ». Ils nient, d'autre part, que genui exprime la génération du Fils par le Père. Plusieurs passages bibliques, où Dieu apparaît comme le «père» de la rosée, des montagnes, etc, prouvent que le verbe jalad peut signifier aussi «créer». C'est cette acception qu'il faut retenir, en l'adaptant au contexte du psaume : on y verra donc une « création improprement dite », une « élévation à la gloire », et l'on traduira : « Aujourd'hui je t'ai créé roi », toi, c'est-à-dire David (13).
En somme, l'Ancien Testament contient moins de textes messianiques qu'on ne l'a prétendu. Et ceux qui s’y rencontrent demandent à être bien compris, spécialement le mot am, qui signifie, non pas « nation », mais «tribu ». Ainsi «les promesses sont restreintes aux seules tribus d'Israël» (14), ce qui « détourne les prophéties où le Messie est annoncé comme devant être. le dominateur des nations ». Soucieux de n'y rien «trouver que de simple », les rationalistes réduisent l’idée messianique à l'attente d'un chef issu de Juda, qui gouvernerait tout le pays, «comme il est naturel à un peuple d'attendre un grand prince qui le délivrera ». « Les Juifs n'avaient point l’idée d'un Messie qui dût étendre sa domination par toute la terre ».
Cependant ils conçurent un espoir qui en différait bien peu, et qui se laisse caractériser à l’occasion d’un important, verset (15). Selon Gesenius, cet état où les tribus obéiraient à Juda était imaginé comme une grande paix, une «paix idéale », un «nouvel âge » qui « devait ramener la gloire et la tranquillité des règnes de David et de Salomon ». Les prophètes étendirent même ce régime à l'univers : rêve destitué de tout fondement réel, mais qui «préoceupait alors l'esprit humain». Par conséquent, «toutes les fois qu'il s’agit de paix générale, il faut la rapporter à cette époque » du Messie.
Bien plus ancienne est celle où les Hébreux conçurent Dieu. Le mot « Elohim », on l’aura déjà remarqué, est un pluriel. D'où vient-il ? Peutêtre des Chananéens idolâtres, à qui Abraham l'aurait emprunté, à son arrivée parmi eux, en adoptant leur langue. Mais « plusieurs rationalistes » pensent autrement : ce mot serait hébreu, et traduirait le polythéisme primitif d'Israël. Moïse, qui l'en désabusa, conserva néanmoins «pour exprimer la divinité le mot pluriel, qui auparavant exprimait la pluralité des dieux ». Pareillement, lorsqu'il emploie le terme de «chérubins », ne
: qe) Cf. Gesenius, Leæ., 422 : « Te regem constitui.. ». — Notes à Deut., XXXII,
é (14) Gen., XLIX, 10, où ammim pourrait aussi désigner les Chananéens ; Deut., XXXII, 6, 8, 9.
(15) 11 s'agit de Gen., XLIX, 10, qui a tant exercé les rationalistes. Quelques-uns comprennent : « Les armes ne sortiront pas de Juda jusqu'à ce qu'il arrive à Schiloh >» (ville où l'arche se reposa longtemps à l’époque des Juges). Mais ce sens a « paru si mince et si ridicule comparé au contexte, qu’il est maintenant abandonné même des rationalistes ». M. Le Hir, on l’a dit, lit différemment. Avec la lecon de nos Bibles, la seule traduction raisonnable lui paraît être : « jusqu'à ce que vienne la paix » (en donnant à Schiloh l'étymologie indiquée supra 415 n. 36).