‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 218 sur 369 · LES «MYTHOLOGUES · texte numérisé non relu

LES «MYTHOLOGUES

croyez pas qu'il désigne une nature angélique : les Juifs l'appliquaient à des «animaux fantastiques, composés d'homme, de bœuf, de lion et d’aigle ».

Ces mises au point donnent un jour inattendu sur les débuts du genre humain. La première indique «qu'il a commencé par l’idolâtrie..; et qu'il a Jaliu bien des siècles pour qu'il s'élevât par degrés à la notion d'un Dieu un'que ». L'autre laisse entrevoir un fonds commun de fictions : Gesenius souligne la parenté du mot de Keroub avec celui de yo (le «griffon » des païens). «Il n'y a pas jusqu'à l'attribution que leur donne ici Moise de garder la porte du paradis terrestre, à laquelle il ne trouve une analogue dans cette fable d’un trésor gardé dans l'Inde par des griffons ailés ». Ainsi, non seulement Moïse n'a guère fait que transnréttre à son peuple les notions épurées dont il fut lui-même «instruit dans les sciences des Egyptiens », mais encore il à « puisé aux traditions de l'Orient », sans se mettre autrement en peine de leur exactitude.

L’A. T. offre donc l'équivalent de « mythes » profanes. De là le nom de « mythologues », pour appeler les-savants allemands qui soutiennent cette thèse, notamment au sujet du paradis. Ils font valoir la «contradiction formelle » qui oppose, selon eux, la Genèse à la géographie, et quant aux noms des fleuves, el quant aux pays qu'ils traversent, et quant à leur source commune. Ce cours d’eau à quatre bras n'existe plus, et pourtant le v. 10 semble dire qu'il existait encore du vivant de Moïse : or où a-t-on vu de «grands fleuves cessant ainsi de couler, surtout depuis une époque » relativement récente ?

Et le ch. X, s'accorde-t-il mieux avec l’ethnologie ? Que viennent faire en Asie des descendants de Chus, alors que Kousch désigne proprement l'Ethiopie (16) ? Moïse, d'autre part, nomme Mitsraïm le second fils de Cham, et Sidon le fils aîné de Chanaan; or Mitsraïm, ce sont les Egyptiens; et Sidon, c’est une ville. Que penser de pareilles généalogies ? Ne ressemblent-elles pas à celles «du M. À. où l’on donnait pour père à chaque peuple un père de son nom, par exemple aux Gaulois Gallus, fils d'Enée, venu en ce pays après la guerre de Troie » ? Et n'y a-t-il pas là de quoi «jeter du ridicule sur l’Ecriture » ?

Elle donne prisée à des réflexions aussi peu favorables, par certaines étymologies dont Saint Augustin lui-même a dû excuser le défaut de « correspondance parfaite ». Il faut voir comment Moïse explique le nom des patriarches ! Noach, par exemple, vient rigoureusement de nâcham : il le tire de nouach. Babel, selon lui, veut dire « confusion », alors que le sens vrai est «porte de Bel », ce qui enlève tout fondement au miracle de la dispersion (17).

(16) D'après une Note à Hab., III, 7, c'est Gesenius qui nie l'existence d'Ethiopiens en decà de la Mer Rouge (cf. en effet Lexicon, 471). Voir cependant supra 404 et infra 465 et n. 34.

(17) C’est l'opinion d'Eichhorn, rapportée par Gesenius, qui préfère l'étymologie courante (Thes., I, 212; Lex., 125). — Gen., X, v. 7.sq., 6, 15; V, 29; XI, 9.

Quant à celui de la Création, son récit choque, sinon la météorologie (18). du moins l'astronomie : on y désigne le ciel d'un mot (râqgija), qui implique une idée de solidité ; on y appelle le soleil et la lune « les deux grands luminaires », comme si les étoiles étaient plus petites. Que penser aussi d’une fumière produite trois jours avant le soleil — et d'un soleil créé avec les étoiles, bien après la terre ? N’est-il pas le « centre du système planétaire »? les «étoiles fixes » ne sont-elles pas les «centres probables d'autres systèmes » ? Comment Dieu a-t-il pu commencer par notre globe? Comment y a-t-il « donné tant de temps, s’y est-il pris si longtemps d'avance... et s'est-il si peu occupé du ciel » ? Ce géocentrisme contredit la philosophie naturelle. Enfin, «les découvertes de la géologie touchant les fossiles » ont suscité de nouvelles difficultés, M. Le Hir ne dit pas lesquelles; et le squelette actuel de l'homme, qui à toutes ses côtes, infirme le récit de la naissance d'Eve.

On a terminé l'exposé des objections. Ici encore, leur rapprochement est artificiel, et leurs contours durcis (19) : elles n'ont point atteint, devant les séminaristes, ce degré de condensation. Telles qu'ils les connurent, pourtant, il importait d'y répondre. C'est ce qu'avaient compris des contemporains, que le Sulpicien se faisait un devoir de consulter, quitte à ne pas adopter leur avis.

Hengstenberg s'est efforcé de justifier la présence des deux noms divins et de soutenir «l'interprétation messiaque » du texte d'Aggée. IL «a publié une longue dissertation pour prouver qu'il y a toujours une raison de l'emploi isolé ou simultané de ces mots ». Tentative que M. Le Hir juge ainsi : « Cela paraît difficile à soutenir; nous n'oserions pourtant pas dire que c’est faux ». Il serait encore plus réticent sur le second point. L'exégète allemand, en effet, n’a pas voulu se servir du «Vox sanguinum elamant» de la Genèse (IV, 10), qui offre un bon parallèle au «venient desiderium.. gentium ». Selon lui, le terme de vor est collectif, en sorte que le premier texte est construit quant au sens; dans le second, au contraire, « le mot désir, objet de désir, ne peut être pris collectivement, ou si un le prend collectivement, il ne s’agit plus du Messie ». Mais «ne pourrait-on pas dire que puisqu'il y à plusieurs nations, il y à aussi plusieurs désirs, que par conséquent on peut introduire dans desiderium une sorte de sens collectif, sans renverser l'interprétation du Messie ? » Ainsi Hengstenberg n'est guère mentionné que pour mémoire. Du reste, on est en droit de désirer un plus sûr auxiliaire, s’il est exact, comme Renan l'apprit à propos du ps. Il, qu'«après avoir vivement soutenu le sens de «génération », il a renoncé sur ce point comme sur d’autres au sentiment des catholiques ».

(18) Comment n'y a-t-il pas eu d'arc-en-Cciel jusqu'au contrat de Dieu avec Noé, alors qu'il y avait des nuages ?

(19) Cf. supra 319.

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