LE RÉCIT DE LA CRÉATION
Ceux-ci, il est vrai, ne sont pas toujours unanimes. Ils se représentent diversement la Création et le Déluge. Certains « se sauvent des objections » en dilatant la durée de la première et en limitant l'étendue du second. Ils entendent « jour » d’une « époque » indéfinie; et l’on sait qu’ils « incidentent » sur érez, pour l'assimiler à fébél. M. Le Hir repousse ces traductions arbitraires. Sans doute l'expression «toute la terre » peut être hyperbciique en français et en latin; « mais c’est alors une figure de rhéiorique. et non un sens fropre du mot. 1! en est de même en hébreu ». D'ailleurs, Phypothèse du Déluge partiel est inmossible à concilier avec la force de ce verset (VIT, 19) : «Toutes les montagnes. couvertes sous la totalité des cieux ». Quant à jom, S'il signifie «temps» au v. { des Bénédictions de Jacob, c'est qu'il y est au pluriel : l'exemple ne vaut point contre «le sens déterminé du singulier », vu surtout que celui-ci est, au ch. F, renforcé par le contexte : « Non seulement Moïse vient de discerner les ténèbres et la lumière, mais au v. 5, il parle encore de nuit et de jour, et, ce qui est plus frappant encore, de jour composé de soir et de matin. Il est certain qu’il ne pouvait agglomérer plus de termes pour exprimer un jour de vingt-quatre heures ». Enfin, «la répétition constante, aux v. 8, 13, ete.…., de cette même phrase : il fut matin, il fut Soir », confirme que jom est à prendre au sens restreint.
C'est aussi l'avis de M. Garnier. En revanche, il incline à un sentiment que son élève n’adopte pas. Avant le premier jour, il place une longue période, où le soleil, la lune, etc. existaient. La terre était à l’état de dévastation (ce que le mot «tohu-bohu » rend fort bien), «en sorte que l’œuvre des six jours ne fut que son rétablissement, son ornement ». Telle est la forme sous laquelle le «restitutionisme > s’est présenté à Renan. Encore cette notice ne vient-elle sous sa plume qu'après plusieurs passages relatifs à l'opinion des « modernes », qui «prétendent réduire l'œuvre des six jours [ou époques] à notre planète, afin de mettre le récit de Moïse en concordance avec les résultats de la science»; ils pensent que «les cieux avaient été créés d'avance ». Mais 1° Moïse « met toujours conjointement le ciel et la terre, et suppose qu'il s’agit de leur formation commune, c’est-à-dire de l'univers entier » : les v. 4 du ch. Tet 4 du ch. IT, qui se font écho au début et à la fin du récit de la Création, ne laissent pas de doute à ce sujet. 2° Comment le soleil et les étoiles ont-ils attendu, pour exister, le quatrième jour ou -la quatrième époque de la création mosaique ? :
Là-dessus, ces apologistes ont une réponse toute prête, qui expliquerait aussi que la lumière ait pu précéder le soleil. Peut-être l'œuvre du quatrième jour n’a-t-elle pas consisté à créer les luminaires, mais à les rendre visibles. Jusque-là, l'atmosphère ambiante n'aurait pas permis à la Lerre de recevoir leurs rayons; ou même ils n'auraient pas rayonné. Cette conjecture semble autorisée par « les découvertes modernes », d'après lesquelles «le soleil serait composé de trois parties, savoir, un noyau solide, une première atmosphère peu lumineuse, et une seconde
atmosphère lumineuse ». C'est celle-ci que le soleil, à en croire Marcel de Serres, aurait reçue le quatrième jour (20).
Mais, «en supposant que cette hypothèse pût s'appliquer au soleil et à la lune, comment l'appliquer aux étoiles ? M. Marcel de Serres s'en tire en disant que Moïse n'a pas à parler des étoiles en particulier, qu'il n'en dit qu'un mot en passant. Mais c'est là une défaite, et non une réponse ». Du reste, on ne saurait induire du v. 16 que Dieu ne fit pas alors les luminaires, mais qu'il les fit seulement dominer sur le jour et la nuit. Le verset suivant est encore plus décisif, par son verbe vajitén : impossible, sans violenter le texte, de traduire : «Dieu les destina, les donna pour luire »; il faut comprendre qu'il les « plaça » au ciel; ils ny étaient pas auparavant. Ainsi tous ces systèmes échouent, et ils échouent à la création du soleil.
Voilà done clôturée, non sans brutalité, cette longue controverse. M. Le Hir s'y est nettement situé à la droite de l'orthodoxie. Il serait plutôt à la gauche de certains apologistes, moins soucieux de défendre les points menacés que d'allonger la ligne à défendre, en découvrant chez les Juifs une sorte de préchristianisme.
Qu'ils aient espéré le Messie, on a vu le Sulpicien attentif à le noter. Leur eabale et leurs contre-sens, remarque-t-il judicieusement, « prouvent au moins. la constance de toute leur ancienne tradition sur ce point ». Même «l'union de la divinité et de l'humanité dans le Messie » est impliquée dans la formule de «l’homme-Dieu », si elle est véritable. Et leur notion du Verbe est plus instructive encore. ;
« Verbe de Dieu » est parfois synonyme de « Dieu », mais non toujours. C'est justement ce qui convient. Car ainsi les Juifs ont dû concevoir et «l'unité de la nature divine » et «la pluralité des personnes ». La première idée garantit la correction de la seconde ; jamais le Verbe n'a été à ce point distingué de Dieu, qu'ils aient pu le regarder comme une créature. De quelque façon qu'ils l'aient désigné, « Ange du Seigneur » ou « Ange du Grand Conseil », ou simplement « Ange », ou même «Anges » au pluriel (24), nulle de ces expressions n'est attentatoire à sa dignité. « D'après eux, c'est l'Ange par excellence, qui porte le même nom que son maître, qui est nommé dans les Ecritures Jéhovah, qui a donné la loi à Moïse, qui a créé le monde, etc. en un mot qui participe aux noms et aux attributs les plus incommunicables de Dieu ».
(20) Cette thèse, selon le manuscrit de Renan, date d' « à peu près un ou deux ans ». In 1841, M. de Serres, professeur de minéralogie et de géologie à la Faculté des Sciences de Montpellier, avait donné la seconde édition de sa Cosmogonie (voir A. Houtin, lb. laud., 33), où l'idée en question est exposée, t. I, S1 sa. En 1843, le même auteur fit paraître un Examen De la Création de la terre et des corps célestes. — Son nom revient dans les Notes, à propos du Déluge et de l’un de ses effets les « déplacements d'animaux » (cf. infra 464) : il « avait cru d'abord les expliquer par l'hypothèse d'un changement dans l'axe du monde. Mais il l'a ensuite abandonnée ».
(21) Cette locution un peu plus embarrassante s’expliquerait par une sorte de synecdoque : &« Quand le Verbe paraissait, il était environné d'anges ; d'où l’on renferma en une même personne le prince et tout son entourage ».
LES IDÉES DÜ CHEVALIER DRACH 461
Cet enseignement reflète la lecture de Grotius (22). Il fait aussi une certaine place aux idées d’un rabbin converti, le chevalier Drach, sinon quant à la valeur de Bereschit (M. Le Hir ne s'y arrête guère) (23), du moins pour rechercher les traces de la Trinité dans l’AT. Que ce mystère y soit « connu au moins obscurément », un théologien de Strasbourg, Liebermann, l'avait déjà soutenu. Drach, en 1844, venait de consacrer à cette thèse la majeure partie du premier tome de son Harmonie entre l'Eglise et la Synagogue (24).
La pluralité des personnes divines semble apparaître en ce verset de la Genèse (III, 22) où Dieu dit : « Voici qu Adam est devenu comme un de nous » : il ne peut « s'adresser aux anges, qui n'ont aucun rapport d'égalité avec lui». N'est-ce pas aussi ce qu'atteste le pluriel Elohim ? Peut-être. Toutefois cette opinion a été «depuis longtemps attaquée » par des Juifs qui l'ont traitée d’ «insensée ». L'hébreu, en effet, possède deux autres mots, qui « s'emploient au pluriel pour exprimer une idée singulière », celle de « seigneur » : Adonim, Beûlim. «Il est très sûr que cette difficulté est très grave, et laisse très péu de force à l'argument »; cependant « on peut lui donner quelque vraisemblance », en considérant que « les noms abstraits prennent très facilement le-pluriel, et les noms concrets, difficilement ». Si donc les deux mots sont abstraits, ils ont « pu prendre le pluriel sans raison extrinsèque »; et « Elohim » ne l’a pu, sil est concret. Mais ces conditions demeurent hypothétiques. On serait plus fondé à retenir « l'explication que M. Drach donne [de l’autre nom divin] d'après d'anciennes traditions » : «selon les Hébreux, la première lettre de Yahvé représentait le Père, la seconde, le fils, la troisième le Saint-Esprit; la quatrième enfin, semblable à la seconde, représente la seconde personne unie à l'humanité. ». Symbolisme assez conforme à l'usage, « tout à fait familier » aux Juifs, « d’attacher les idées aux consonnes ».
En somme, « ils n'avaient sans doute pas d'idées aussi distinctes de la Trinité et de l'Incarnation, néanmoins ils en avaient une connaissance obscure » : ies scrupules critiques n'ont guère tenu, dans l'esprit de M. Le Hir, en face du zèle dévotieux. Ils s'appliquent surtout, dirait-on, à bien marquer l'originalité de ces conceptions. On n’y doit point voir un emprunt tardif au christianisme, puisqu'on les rencontre chez les Apôtres (25) etc. et qu’elles désavantagent les Juifs, pour leurs controverses avec les chrétiens.
En revanche, Juifs comme chrétiens peuvent se féliciter de trouver dans l’histoire des peuples païens la confirmation du récit mosaïque. Non
(22) Cf. supra 373-374. Notes à Gen. VI, 6.
(23) Voir au contraire Drach, Deuxième lettre, 34; et Harmonie, I, 286 sq. Bereschit voudrait dire « dans son Verbe ». Cf. supra 448 et 412 n. 25.
(24) Ce tome parut au début d’avril : voir une réclame dans l’Ami de la Rel. du 6 (t. CXXI, 48). Les Annales de Phil. chrét. insérèrent, en 1844 et 1845, deux €. r. de l'Harmonie, ete…., dûs à l'abbé V. Cauvigny (t XXIX et XXX, respectivement 361-380 et 56-68).
(25) C'est le « ordinata per angelos, ete. » de Gal., III, 19. Cf. infra 521.
que le Sulpicien sacrifie beaucoup au traditionalisme alors si répandu. S'il invoque, pour identifier les Nephilim à des. géants, «les traditions de tous les peuples », il ne prend point parti en faveur de Guérin du Rocher, qui « prétendait dériver du nom de l'arche [tebah] le nom dela ville de Thèbes, et expliquer toutes les merveilles qu'on en rapporte par l'arche de Noé. C'était une suite de son système, que toutes les histoires des Egyptiens n'étaient que celle de la Bible défigurée ». Néanmoins M. Le Hir saisit chaque occasion d’habituer ses élèves à user dans le bon sens de cet instrument apologique. Les Egyptiens semblent-ils posséder, eux aussi, le nom mystique de Dieu (l’« Eternel »), il ne manque pas de suggérer qu'ils l'avaient « sans doute emprunté des Juifs » (26); et il réfute Gesenius plus catégoriquement : « Il faut dire que ce sont les autres peuples qui ont puisé à la tradition hébraïque ».
Les autres peuples, même ceux du Nouveau Monde : le professeur d'Hébreu doii étendre son horizon, maintenant qu'il lui reste à surmonter, par ses propres forces, tant de difficultés.
IT
Et tout d'abord, quels rapports établir entre la révélation et la science ? Les faits ne sont point toujours défavorables à la première. Que le nom de l'Ararat ait subsisté jusqu’à nos jours, et qu’on ait longtemps « rencontré en Orient un pays [appelé] Eden » ; que l’on retrouve en Mésopotamie, plus ou moins sûrement, des villes mentionnées aux ch. X et XI de la Genèse, Carres (Charan), Edesse (Erech), ete. l'exégèse n'est pas la seule à en profiter. It n’est pas indifférent non plus que les bords de l’'Araxe fournissent les produits signalés par Moïse, et les environs de Babylone, « un bitume qui sert d'excellent ciment ». M. Le Hir ne néglige pas même de confirmer le récit du Déluge par une tradition locale et un fait divers (27). Il se penche sur une carte pour démontrer que, de Charan au Négueb, en passant par « Sichem, en Galilée, aujourd'hui Naplouse », l'itinéraire d'Abraham est « parfaitement suivi ». Bref, il fait valoir tous les points où les parties en présence s'accordent, quitte à interpréter leurs divergences.
Cette méthode s'applique spécialement au chapitre I. Non seulement oiseaux et poissons, « quoique créés le même jour, sont toujours distingués », mais encore le v. 20 parle de bêtes aquatiques, petites et nombreuses : « or ne sont-ce pas là les caractères des crustacés, etc., que les
(26) Notes à Gen., IV, 14 (sur Guérin du Rocher et son Histoire véritable des temps fabuleux (1776-1777), voir A. Monod, De Pascal à Chateaubriand, 469-470 et 470 n. 1) ; à Gen., II, 4.
(27) « Les gens du pays racontent qu’au sommet de l'Ararat, qui est couvert de glaces et inaccessible, on voit encore des débris de l'arche, et qu'il en tombe parfois des débris, des ossements de cheval, disent-ils.. » (Lire après cela « Le Glaive » dans La Fin de Satan, p. 68). — « Il ÿ a environ deux ans, on construisit pour naviguer sur le Zuiderzee et les lacs de la Hollande un navire dans les formes et les proportions de l'arche... On reconnut par l'expérience que jamais navire n'avait mieux flotté et plus sûrement ».