MOÏSE ET LA SCIENCE
géologues regardent comme les premiers animaux? » Le reste de la narration, en revanche, offre moins d'aide à l’apologiste qu'il ne lui cause d'embarras. Au XVII° siècle, Abbadie s'en est tiré en soutenant que la révélation n’a pas dû rendre Moïse philosophe, et qu'il n'avait pas d’autres. idées du soleil, des étoiles, de la terre, que celles que le vulgaire en peut avoir (28). M. Le Hir va-t-il reprendre cette thèse? Pas tout à fait. Sans doute, en lui refusant la connaissance des planètes, il marque bien qu'il ne: croit point Moïse supérieur à la science de son temps. Mais il fait en sorte qu'on voie moins lignorance de l'écrivain sacré que sa condescendance. Moïse décrit les choses par rapport à nous : les luminaires, selon qu'ils nous apparaissent. S'il se sert de termes impropres, c'est pour être compris de tous. Ne disons-nous pas encore « le firmament », quoique ce mot dérive de firmus ? Pourquoi donc lui reprocher de ne s'être pas conformé à la « rigueur astronomique » ?
En elles-mêmes, ces considérations sont classiques, comme celle qui consiste à prendre au figuré, dans le récit du Déluge, les expressions du v. 11 : « sources du grand abîme » et « barrières-du ciel ». La distinction mosaique de la lumière et du soleil requiert une explication plus subtile. Par « lumière », entendez seulement le phénomène lumineux : l’auteur ne dit rien ni du fluide, ni du corps qui le produit ou le meut. On supposera donc « la lumière réunie en un foyer, divergeant d’un point unique » (le soleil avant le soleil!); ce qui suffit pour obtenir, par la « rotatiom diurne » de la terre, « l'alternative des jours et des nuits ».
Quant à l’objection du géocentrisme, elle est difficile à résoudre si l'on: reste sur le plan naturel. Mieux vaut penser que Dieu a créé « comme il a voulu, et dans l’ordre où il a voulu » : le règne des lois n'a commencé qu'ensuite. Mais « sans loi » ne signifie pas « sans raison ». Dieu destinait la terre, à l'exclusion des autres corps (29), à l’Incarnation de son Fils. Cet honneur explique qu'il l'ait créée en premier, malgré sa petitesse: d' « atome dans l'univers ».
T1 y a, il est vrai, des esprits que les « recherches naturelles », dont ils s’occupent uniquement, empêchent de concevoir un mode d'action « différent de leurs idées » : pour eux, l’ordre qu'ils voient établi est perpétuel, et la Création même n’y a pas échappé. Ces habitudes intellectuelles sont trop fortes, pour que M. Le Hir se flatte de les vaincre. Il présentera done à ces savants les hypothèses scientifiques que l’exégète: repousse comme contraires au texte.
L’apologiste, qui se peint ici fort naïvement (30), s'applique ensuite à l'histoire de notre globe. Compris correctement, c'est-à-dire au pied de la lettre et sans période antécédente, l'Hexaméron ne comporte absolument aucune révolution géologique. La séparation de la terre et dé l’eau, au
(28) Traité de la vérité de la relig. chrét., I, 291 sq.; IT, 346.
(29) « Bien que nous ignorions », déclare le Sulpicien, « tout ce qui s’est passé dans les autres planètes, il est sûr pourtant que l’incarnation ne s'y est pas accomplie ». La thèse contraire était soutenue, vers le même temps, par un rédacteur de l'Université catholique, l'abbé Bossey.
(30) Cf. déjà supra, 337-338, et infra 483.
troisième jour, a dû se faire par la mise à sec du grand plateau de l'Asie, Ja majeure partie des continents actuels, y compris l'Europe, restant immergée jusqu’au Déluge. Durant ces seize cents ans, ils se recouvrirent progressivement de plantes marines et de sables : ce sont les couches régulières de l'écorce terrestre. Les couches irrégulières proviennent de bouleversements postérieurs à l'apparition de l'homme. De là les montagnes : le Caucase, par exemple, est plus récent que la terre, témoin ce voyageur qui à observé la direction de ses couches : elles sont très obliques et parfois presque perpendiculaires. Pourquoi n’auraient-elles pas été formées, ainsi que le relief de l'Arménie, dès l'expulsion d'Adam? Le plateau de l'Eden, en se soulevant, dispensa les chérubins de faire plus longtemps sentinelle : il « effaça toutes les traces du Paradis ». Peut-être aussi les quatre fleuves ne furent-ils séparés qu'à l'époque du Déluge, par cette violente « commotion » de l'écorce terrestre qui le produisit, et qui aurait donné naissance aux Alpes.
L'origine des fossiles demeure plus obscure. « Plusieurs géologues d'aujourd'hui », note M. Le Hir, « prétendent encore tout expliquer par le Déluge ». Tel ne serait pas son avis personnel (31), du moins en ce qui concerne les squelettes, qui « sont presque tous des animaux marins ». Selon lui, «il est infiniment peu probable que [cette sorte] remonte au Déluge mosaique ».
On peut être plus affirmatif, au sujet de l'emplacement du Paradis : la tradition le situerait en Arménie-Mésopotamie, là où doivent encore couler les fleuves indiqués par Moïse au chapitre II. Si, en effet, le v. 10 relate l'aspest du Paradis, les versets 11-14 décrivent l'état de choses existant à l’époque du narrateur.
Cela posé, le quatrième fleuve est l'Euphrate: le troisième. le Tigre; le premier, .’un des trois Phases anciens, probablement l'Araxe. Le second serait le Choaspe, dont la source est voisine de montagnes qui expliqueraient « tant bien que mal » la dispersion subséquente. Si l'on trouve cette source trop éloignée de celles de l'Euphrate et du Tigre, on peut identifier le Gihon avec le Boas : ses bords, comme ceux du Choaspe, offrent quelques vestiges du nom de Cousch, qui se seront conservés ici et là par des causes analogues.
Gelte identification est plus lahorieuse que d'établir la réalité du Déluge. Ce cataclysme s’est inscrit lisiblement dans l'écorce terrestre. Un géologue anglais a découvert, sur la côte méridionale de la Grande-Bretagne, des « vallées de dénudation »: certains blocs sont dispersés parmi les terres, comme ce granit d'origine alpine, qui se voit maintenant dans le Jura; le nord de notre hémisphère possède les restes d'animaux qui n'ont pu vivre en ces climats : ils y ont donc été transportés. Cette dernière preuve décida Pallas à croire au Déluge. Seule, « la force d'eau immense » de cette inondation a pu causer el ces transferts et le tracement des rigoles.
(81) Ce n’est pas non plus celui de Wiseman, d'après qui certains fossiles ne sauraient être expliqués par le Déluge de la Genèse.