LE DOGME DU PÉCHÉ ORIGINEL
d’après ceux-ci, l'humanité est partie de l’état sauvage, et depuis elle « s'est avancée sans cesse », développant peu à peu ses facultés intellectuelles et morales, passant «du moins parfait au plus parfait »; enfin elle a « atteint son plus haut degré en-la personne de J.-C. ».
Contre ces aberrations, et en faveur du dogme contesté, deux preuves entraient en ligne, appuyées elles-mêmes d’une double confirmation.
Le péché originel, expliquait-on, est établi par l’'Ecriture et par la Tradition. « L’A. T. et spécialement le Livre de Job et les Psaumes, offrent des passages qui, sans en donner une démonstration rigoureuse, y trouvent au moins une explication satisfaisante, et ne sauraient en trouver d'autre. Quant au N. T. et spécialement aux textes de Saint Paul, il est impossible, sans tomber dans les explications arbitraires, de les entendre autrement ». En outre, tous les Pères ont cru à ce dogme depuis Saint Augustin; les Conciles l'ont fixé explicitement; et la pratique de l'Eglise le suppose. Si l'enfant n'était pas sous la puissance du démon, on ne comprendrait pas « les cérémonies usitées dans l’administration du baptême » : les exorcismes, insufflations, etc., n'auraient pas de raison d'être.
- Ces arguments théologiques se suffisent à eux-mêmes. Pourtant on les renforçait encore d’autres considérations. On faisait parler tour à tour Pascal et Lamennais, la raison et les traditions.
Non qu'on demandât à celle-là d'établir le péché originel. Au point où l’on en était, ce n'était plus nécessaire, el d'ailleurs elle n’est pas en mesure de le faire. En revanche elle peut le rendre croyable, une fois qu'il lui a été proposé. Elle en montre, en effet, « la convenance avec iétat de l’homme, qui est sans cela inexplicable»; elle «prouve que l’homme, sans [ce dogme], est un plus grand mystère que [ce dogme] lui-même ». C'était bien le procédé des Pensées, ce livre si cher à Renan (98), et que certaines formules rappellent encore dans la suite du développement. On y adoptait ce principe : l'œuvre de Dieu ne saurait offrir un désordre qui ne vienne « d'une cause extérieure et libre». Or, pour peu qu'on analyse la nature humaine, elle se révèle étrangement désordonnée. Elle est concupiscente (99), c'est-à-dire qu'elle ineline plus fortement vers le mal que vers le bien; si ce triste penchant n'était pas réel, l'éducation n'aurait pas tant We déviations à redresser, ni tant à combattre contre l'orgueil, l’apathie, l'attrait déréglé pour le plaisir : tous vices de naissance, Personne non plus ne niera nos « étonnantes contradictions »: toujours on a constaté qu'il existe en nous « deux parties, l’une supérieure et l’autre inférieure », en d’autres termes « un mélange de grandeur et de bassesse » (100). Cette contrariété rend compte d'un phénomène important : c'est parce qu'elle « conserve dans sa partie
(98) Ci. infra 141-142.
(99) Sur cette idée, cf. supra 46.
(100) L'auteur du Cours en faisait aussi la remarque, cette dualité n'a pas plus échappé aux anciens que nos mauvais instincts. Ceux-ci ont provoqué leurs accusa-
tions contre la « nature marâtre » ; celle-là les a tellement frappés, qu'ils ne surent mieux l'expliquer qu’ «en imaginant deux âmes ».
supérieure l'instinct du bien, du beau et du vrai » (101), que l'âme, à de « certains mouvements sensuels qu'elle éprouve », a peine « à se les avouer à elle-même ». La pudeur naît « de la conscience des deux natures » qui se combattent en nous. N'est-ce pas que l’une est « primitive », et l’autre « surajoutée » ? (102)
Si concluants que fussent les résultats de cette introspection, le Sulpicien ne s'y bornait pas. Il tirait également parti d'une apologie d'un autre genre: celle que l'écrivain de l'Essai sur l’Indifférence avait brillamment présentée dans son tome troisième. Les paiens eux-mêmes ont su quelque chose de la chute, et de l'état paradisiaque qui l'avait précédée. Toutes les mythologies anciennes parlent d'un état d'innocence et de bonheur, qu'elles appellent l'âge d’or. Virgile condamne à gémir et à pleurer les enfants morts dans le sein de leur mère (103) : n'est-ce pas un « étrange tableau » ? En le traçant, l’« âme tendre » du poète n'a «sans doute pas compris l'étonnant mystère qui seul peut le justifier ».
Les auditeurs de M. Icaitl étaient mieux éclairés. A leurs yeux, le dogme du péché originel, assis et consolidé par tant de moyens, devait avoir toute la solidité possible. Est-ce à dire pourtant que ces moyens eux-mêmes ne présentaient aueun défaut? On n'oserait l’affirmer. Des objections avaient été faites à cette belle argumentation, et l’auteur du Cours ne les cachait pas. Mais il ne les mettait pas non plus dans un très bon jour: ne citant point, par exemple, les Pères contraires à sa thèse, et muet aussi sur les raisons qui avaient porté à voir un mythe dans le récit génésiaque de la chute. En revanche, la réfutation s'étalait, surtout à propos de ce dernier point (104). Le Sulpicien commençait par supposer le pire. Admettons que ce récit soit un mythe: ïil n’en symboliserait pas moins une vérité, à savoir que les parents du genre humain ont commis une faute. Mais) pourquoi serait-il un mythe ? Il «ne renferme rien de contraire à l'état primitif de l'homme». Alors, en effet, Dieu se montrait souvent sous une forme sensible, sans qu'Adam en prit peur. Les anges faisaient de même, soit en revêtant une apparence.
(101) Bien que l’ordre en soit renversé, ces mots rappellent le titre de l’ouvrage de V. Cousin : Du vrai, du beau et du bien. Cf. infra 171 et n. 23.
(102) Voir Trav. de Jeun., 45 et n. 46. — A entendre M. Icard, on ne croirait pas qu’il se soit jamais détaché de la thèse qu'il soutient ici avec tant de conviction. C'est pourlant ce qui se produisit. Un peu plus loin il en vint à examiner l'essence du péché originel : fidèle à sa théorie sur la nalure négative du péché, il la réduisit à une « privation ». Mais comment une faute ainsi définie a-t-elle pu entraîner les désordres de -notre état actuel ? La causalité si directe du péché originel demandait à être atténuée : l’auteur du Cours n’y manqua pas. « Alors même », assura-t-il, « que ce péché n’eût pas eu lieu, il n’est pas impossible que l’homme fût devenu ce qu'il est aujourd’hui ». Notre dégradalion s’expliquerait assez par des « causes secondes » : par l’abus que nous faisons de nos facultés, par l'hérédité du vice, enfin par les circonslances de l’éducation ou du commerce avec autrui.
(103) Enéide, VI, v. 426 sq.
(104) Quant au premier, M. Icard avail recours à ce même principe qu'on à eu déjà l'occasion d’alléguer, supra 40 n. 55 in fine : les Pères n'avaient pas besoin de sexprimer si précisément avant la controverse du pélagianisme, ete.