PEUPLEMENT DU NOUVEAU MONDE ET DE L'ASIE MINEURE
Le sol américain donne matière aux mêmes constatations. Des « blocs erratiques » viennent justement d'y être découverts, « avec les sillons du nord au midi qu'ils ont dû [marquer] dans leur route ». Ce n’est pas tout. Non seulement les langues (32), mais d'autres analogies montrent que le Nouveau Monde à été peuplé par des descendants de Noé. Les monuments des Mexicains et des Péruviens, par exemple, ont les plus grands rapports avec ceux de l'Inde, de la Chine, de la Tartarie, ete. « La tradition du Déluge, surtout de l'arche et de la colombe, s'est aussi conservée parmi eux ». Si l’on ajoute qu'ils ont gardé la mémoire de migrations successives, dont ils se reconnaissent issus (33), on comprend l'opinion à laquelle M. Garnier était arrivé lors de « ses derniers travaux sur le Pentateuque » : l'examen du texte, si probant qu'il soit en faveur du Déluge universel, l’est encore moins que les indices « géologiques, scientifiques, ete. ».
Ainsi les sciences de l'humanité collaborent avec celles de la nature, pour justifier Moïse. Elles ne contredisent point l’idée que son récit donne des destinées de la famille de Noé. Pourquoi ne trouverait-on pas le nom de Chus en Assyrie et en Mésopotamie? Sans doute il désigne toujours l'Ethiopie dans la Bible et les Prophètes, et cet usage existait probablement. dès le temps de Moïse (34). Mais ce sont les descendants de Chus qui, en occupant l'Egypte ou l'Ethiopie, y portèrent le nom de leur ancêtre. Chus, personnellement, n’aura pas quitté les plaines de l'Assyrie. « Nemrod vint directement du pays où l'arche s'était arrêtée en Babylonie. $es frères au contraire se rendirent aux bords du Golfe Persique, d'où ils allèrent peupler le pays de Chanaan, etc. : ainsi porte au moins une ancienne tradition de ce peuple ». « Et en effet, nous voyons vers cette époque tous les hommes se porter vers la Babylonie ».
Bref, les difficultés s'évanouissent, si l’on prend soin de distinguer « ce qui s'est passé avant et après » le miracle de Babel. Au lendemain du Déluge, les hommes séjournèrent en Arménie, aussi bien les descendants de Cham qu> ceux de Sem et de Japhet. Tandis que « les autres pays, qui ne furent peuplés qu'après la dispersion, reçurent exclusivement la postérité de l’un d’eux ».
Parmi ces derniers mouvements, celui d'Abraham donne lieu de juger une certaine explication de ce nom : il semble assez peu probable qu'on ait appelé ce personnage Jbri («l’homme d’au-delà le fleuve »), «parce qu'il venait de la Mésopotamie, au-delà de l'Euphrate ». Sa ville d'Ur appartenait aux Chaldéens, issus de Sem, et qui habitaient « primitivement le nord de la Mésopotamie. Ce n’est que vers l'an 900 av. J.-C. du temps d'Isaïe, qu'ils descendirent vers le Midi, et s’abattirent sur la Babylonie, qu'ils dominèrent dès lors. Aussi du temps de Daniel y
(32) Cf. supra 113-114.
(33) Cf. Wiseman, Lib. laud., t. I, 343-344, 355-356, 359, 362, 372; 136, 139, 134. (34) Par « Ethiopie », toutefois, il y a des cas où il faut entendre la Colchide.
Les anciens l’appelaient ainsi, à cause des ressemblances de couleur, de traits, de langue et de mœurs, que ses habitants présentaient avec la race couschique. Voir
aussi supra 404.
trouve-t-on encore deux races différentes, l'une des Chaldéens, l’autre des anciens Babyloniens. Il paraît même qu’on y parlait deux langues ».
Ces renseignements sont à peu près les seuls que M. Le Hir ait transmis à ses élèves au sujet de l’ethnographie orientale. Soucieux de ne pas oublier plus longtemps sa fonction d’apologiste, il se détourne des connaissances humaines, pour rendre ce qu'il doit au surnaturel biblique.
Que Dieu intervienne à chaque instant dans les commencements du genre humain, le croyant n’en ressent nulle gêne, au contraire : ce régime, fort acceptable en soi, lui est attesté par la plus sûre des autorités. Aussi fera-t-il bonne garde, pour que personne ne « détruise le merveilleux du récit », fût-c2 à la manière de Niebuhr. Ce voyageur a situé le passage de ‘la Mer Rouge en un point où il y a si peu d’eau qu'on peut s'arranger pour passer à gué. On en croira plutôt le P. Sicard : au lieu qu'il indique, Israël n'aurait pas traversé sans un secours extraordinaire.
S'il n'entend sacrifier aucun des miracles rapportés, M. Le Hir s’abstient d’en supposer d'autres. Sans doute, il dirait volontiers, en cas de nécessité, que Dieu a dès les premiers temps « appris aux hommes à faire du pain ». Mais ce genre de solution ne lui est point habituel. De là des difficultés, que suscite la transition d’un ordre à l’autre : la vraisemblance n'est pas sans souffrir des opérations divines, dont les antécédents comme les conséquents s’insèrent mal dans la série naturelle. Dieu enseigne à Noé les dimensions de l’arche, mais on ne voit pas qu'il rapetisse en proportion tous les animaux qu'elle doit contenir. M. Le Hir ne le cache pas, s’il comprend le v. 2 du ch. VIT autrement que Vatable (35), c'est pour « ne pas multiplier sans raison les animaux contenus dans l'arche, et par conséquent [l'embarras] de les loger ». Sa décision sur les squelettes fossiles s'inspire du même motif. Mais comment animaux et hommes ont-ils, après le Déluge universel, peuplé l'Amérique et les îles éloignées? Voilà ce qui paraît moins aisé à expliquer, surtout si Dieu, comme le soutiennent les Théologiens, « a complètement cessé de créer » depuis l’'Hexaméron. Impossible dès lors de tenir pour autochtones les habitants que les navigateurs modernes ont trouvés dans les terres nouvelles: où ils ont abordé. II faut montrer qu'elles ont pu recevoir, avant le XV* siècle, des émigrations de l'Ancien Monde.
Le détroit de Béring est facile à traverser. Les Océans eux-mêmes ne sont pas infranchissables. Un navire d'aventuriers anglais disparut vers le XI° siècle : il aura abordé en Amérique, où l’on rencontre justement « des traces de la iangue celtique, telle qu'on la parle au pays de Galles ». Un fait plus récent autorise à croire que des « barques, poussées par la tempête ou autrement », ont pu ne pas se perdre dans le Pacifique : des « voyageurs modernes » rapportent qu'une jonque, partie du Japon, atteignit
(35) I s'agirait de sept individus de chaque espèce, et non pas de sept couples.