LA BIBLE ET LA THÉULOGIE
l'Amérique vers les Montagnes Rocheuses. Remise en mer, elle fut portée par le vent aux îles Gambier.
Les héros de ces odyssées ont dû être accompagnés d'animaux domestiques, qui se seront transportés « par les mêmes secours, en se cachant par exemple üans le vaisseau, ete. ». C'est ainsi que les moucherons se sont introduits aux îles Gambier et Sandwich : « Il y a vingt ans, elles n'en avaient pas; aujourd'hui, elles en sont abondamment pourvues »; ils y sont arrivés par les navires venant du Chili (36). La diffusion des animaux sauvages est plus difficile à concevoir, sinon en Amérique (ils auront passé le détroit de Béring, « sur des glaçons ou d’autres moyens »), du moins dans les archipels écartés. Il est vrai que cette sorte de faune y est peu abondante- EL l'on peut toujours, bien qu'on n'y soit pas obligé, supposer des « germes d'animaux », que Dieu aürait déposés dès le principe en ces pays, et qu'il aurait « développés dans le temps ». Ainsi l'on évite de recourir à la souveauté d'une « création » proprement dite, en sorte que l'hypothèse « ne répugne pas ».
Si le respect de la Théologie s'impose en une telle question, à fortiori la pure notion du Dieu Créateur n’a-t-elle rien à eraindre du texte génésiaque. Le verbe bérû convient parfaitement, on le sait (37), à l'opération initiale, bien qu’ « il ne renferme étymologiquement aucune idée de création, puisqu'il suppose une matîère que l’on taille ». Gelui de äâséh, qui se lit au ch. IT, v. 2, marque l'achèvement, à moins peut-être qu'il n'exprime le « mode d'action gradué, successif ».
C’est qu'en effet, Dieu s’est conformé à notre nature. Comme nous, il n’a pas « fait tout à la fois », il a réparti son travail en six jours, il s'est reposé. Et il a continué à « agir en homme », voire en « roi temporel », s'il s'engage, au v. 5 du ch. IX, à punir lui-même la violation de son code. Il n'est donc pas surprenant qu'il « se manifeste physiquement à Adam sous la forme d’un ange », qu'il lui fasse entendre sa voix (38); qu'il dresse l’ange à la porte du paradis « sous une forme terrible », etc.
Ainsi M. Le Hir persiste à ne pas souligner que Moïse « parle de Dieu à la manière humaine, à cause de nous » (39) : ses seules remarques de style s'inspireraient plutôt de Lowth (40). Et il passe de l'extérieur à l’intérieur, pour marquer que Dieu nous ressemble aussi par les sentiments. Que celui-ci, au v. 21 du Cantique de Moïse, se déclare « jaloux », nous reconnaissons le « Deus zelotes » de l'Exrode (XX, 5). Ici comme là, la métaphore est à prendre « en bonne part » : il « se compare, vis-à-vis d'Israël, à un époux », dont l'amour souffre de se voir préférer d’autres , dieux.
(36) Cette anecdote est tout à fait dans la manière d'E. Quatremère. Peut-être M. Le Hir la tient-il de lui.
(37) Cf. supra 122-123, sur ce sens du kal: « le pihel s'emploie pour l'usage ordinaire ». Voir Gesenius, Tl'hes., I, 236; et Glaire, Livres Saints Vengés, I, 7. (38) Cf. supra 439, et infra 504 n. 50.
(39) C’est la note de Vatable au v. 21 de Gen., VIII, où l’on voit l'Eternel sensible à la bonne odeur d’un sacrifice.
(40) Cf. supra 384 et n. 77, 386.
Car il y a d’autres dieux, ceux des nations étrangères : ces Elim qui représentent peut-être des « princes, en tant qu'ils prétendent passer pour des dieux »; ce Beelzébul ou Beelzébub, gardien des limites ou chassemouches (Leopold); tous ceux que Moïse a bien raison d'appeler chädäschim (cette nouveauté — eût dit Bossuet — suffit à les « arguer de faux »), tous ceux aussi que les Juifs accablent d’appellations péjoratives. Assurément ces « non-dieux », ce « néant », ne sont mis qu’en apparence sur le même plan que l’Elohim, que le Jéhova de la Bible.
Le premier de ces noms, selon « l'hypothèse la plus probable », est « un pluriel de majesté, de même que nous disons vous pour {u, SUPposant un équivalent à plusieurs »; aucune différence, au v. 5 du ch. HI de la Genèse, entre «comme des Dieux » et « comme Dieu ». Cependant, Dieu a voulu s'opposer plus fortement aux fausses divinités des Gentils : de là le retpaypduuarov, «auquel les Hébreux attachaïent toutes sortes de mystères », et qu'ils n’osaïent prononcer. Ce mot ne passant jamais dans la langue, et les anciens manuscrits ne marquant pas les voyelles, sa vraie prononciation (Jéhvéh (?)), (Jehévéh (?)) s'est totalement perdue (41). Sa vocalisation actuelle est celle de Adonäj, qu'on lisait à sa place, « quoique dans le fait [Jehovah] soit un barbarisme ».
Quelques-uns, Drach ‘en particulier, ont prétendu que c'étaient ses véritables voyelles. Mais ce n'est pas exact. En effet, là où il rencontrait « Adonâj » avant « Jéhova », le lecteur de la Bible évitait la répétition en prononçant « Elohim », et en donnant à « Jéhova » les voyelles de ce mot. « Donc on ne peut dire que les voyelles [ordinaires] lui soient propres, puisqu'on les changeait suivant les circonstances » (42). Et l’on doit rejeter le symholisme cabalistique qui prétend voir le futur dans le je, le présent dans le cholem, le passé dans le qamets; et dans les trois voyelles ensemble l’idée d’éternité.
Il n’en reste pas moins que ce nom, futur de hâväh, exprime un présent indéfini, l'éternité ; et qu'il'a bien eu, chez les anciens, le sens de « il a été, il est, il sera ». L'apologiste a le droit d'en vanter la « noblesse » et la « profondeur »; et d'en tirer, comme M. Mollevault la fait dans une occasion semblablé (43), une « forte preuve de l’inspiration ». « L’être sans détermination, l’étant, celui quiet D = Son l'écrivain sacré eût-il puisé une si noble idée de Dieu dans le paganisme ? »
En réalité — l'Exode l'atteste, au ch. IV — il en a reçu la révélation de Dieu même : entendez que Dieu lui en a alors expliqué toute la valeur. Car — en dépit du v. 3, pourtant formel —, « il est très
controversé et très peu probable que « Jéhova » [fût ignoré] avant Moïse : c'était probablement le nom de Dieu depuis le commencement du monde ». On le trouve jusque dans les Bénédictions de Noé, qui doi-
(41) Ce résultat était acquis dès le temps des Septante, puisqu'ils ne traduisent pas le tétragramme. ù
(42) Cette argumentation pourrait bien appartenir à Renan lui-même, (43) Cf. supra 84-85.