DIEU TUTÉLAIRE ET JUSTICIER
vent être « rapportées textuellement ». Certains ont induit du v. 26, « que c'était son nom spécial dans ses rapports avec Sem, en tant que Dieu de Sem ou du peuple juif soumis à la théocratie ». Reconnaissons- Y, en tout cas, « le nom propre du Dieu d'Israël ».
Et recueillons, au ch. XLIX de la Genèse, une expression suppléante: schém, « le nom », le « nom béni ». Ce verset 24 offre d'autres appellations, qui se transportent des créatures à Dieu, en subissant parfois. une légère modification graphique : «le fort», c'est-à-dire «le puissant protecteur de Jacob » (qu'Isaïe mentionne aussi au v. 24 de son premier: chapitre) ; le « pasteur » ; enfin la « pierre d'Israël » : ici ébén, ailleurs, et souvent, zour, « rocher » (44).
La confiance qu'implique cette métaphore ne regarde pas seulement la vie d’ici-bas. Ce Dieu tutélaire est aussi justicier, et si un verset commenté risque de laisser des doutes sur ce rôle (45), une addition opportune vient prévenir cet effet: «Je réserve», est censé dire l'Eternel, mes punitions «à la vie future». Ainsi ce dogme est sauvegardé, comme l’est ailleurs la théorie du libre arbitre. Dès lors, on doit en trouver des iraces positives dans l’AT. Si le peuple de Dieu croyait à la survivance: des âmes, ses écrivains ont dû y faire allusion, quand ils touchaient au sort des trépassés. Que disent les textes à ce sujet ? comment rendentils l’idée d'âme ? quelle image donnent-ils du séjour des défunts ? Si M. Le Hir n'insiste point sur la signification d’ «anima », d'«anima mea », qui équivalent à ipse, à ego, il consacre, ou son élève, une petite Dissertation au mot Scheol (46). Ce séjour, que les auteurs hébreux situaiïent « au centre de la terre », est celui des âmes; par opposition au Québer, qui désigne la demeure des corps. Il est vrai qu'ils plaçaient « souvent les vers et la pourriture » dans le lieu des esprits incorruptibles. Mais ils y étaient comme forcés, et l’on comprendra pourquoi, si l'on observe qu’en revanche, ils n’appliquaient jamais au Québer ies images typiques du Scheol. En effet, autant il serait ridicule «d'aller chercher des images en ce qui est inconnu pour éclaircir ce qui est connu », autant nous sommes portés «à prendre des images connues pour éclaircir les inconnues ». Le connu, pour les Hébreux, ce dont ils avaient «une idée nette », c'était le Québer, c’est-à-dire les cavernes sépulcrales, où ils déposaient en ordre leurs défunts. Par conséquent, lors même qu'Isaïe ou Ezéchiel décrivent les Enfers en y montrant chaque mort à son rang,
(44) Note à Deut., XXXII, 4 Sur z2ebââm, voir cette Note à Gen., II, HS « L'armée des cieux se prend tantôt pour les Anges, tantôt pour les astres; ici c'est ce dernier sens ». Cf. infra 616-617 et 617 n. 44. (45) Gen., VIII, 21 : Dieu s'engage à ne plus détruire ses créatures, nul châti- - ment ne lui paraissant capable d’« empêcher l’homme de se précipiter dans le péché ». (46) Gen., XLIX, 6; Deut. XXXII, 21: note due, pour partie au moins, à Renan : il y emploie l’une de ses tournures favorites : « d'après cette loi qui nous porte ete. », et il renvoie à Lowth (cf. supra 387).
etc... il suffit de deux autres traits qui ne sauraient s'entendre du Québer (47), pour indiquer «qu'il s'agit du Scheol ».
Ce point acquis, l'apologie du judaïsme devient moins délicate, encore qu'il faille quelque subtilité pour concilier avec la morale la conduite d'Abraham en Egypte. On sait comment les rabbins présentent le mensonge qui lui permit d'y prospérer. M. Le Hir n'est pas moins désireux de relàcher, sans le rompre, le lien de parenté qui, selon ce patriarche, l’unissait à sa femme. Le mot traduit ici par «sœur» peut désigner plus largement «les nièces, les cousines, etc.». Or Abraham déclare, au ch. XX, v. 12, que Sara «est fille du même père que lui, mais non de la même mère ». N'entendez pas qu'il a épousé sa demi-sœur, le degré serait trop rapproché ! Mais prenez, chose permise en hébreu, «père » dans le sens de «grand-père », et rien ne s'oppose plus à ce que Sara ait été la cousine d'Abraham.
On a plus vite fait de légitimer certaines institutions judaïques. Que la loi du Gohel choque la conscience moderne, M. Le Hir, semble-t-il, l’a senti. car il note : « Moïse ne voulut pas détruire cette institution antique, et se contenfa de la restreindre par l'institution des villes de refuge ». La pratique de l’urim et du thummim pouvant être jugée non moins défavorablement, il a soin d'observer, que cette consultation «n'avait rien de superstitieux, puisque Dieu lui-même l'avait établie ». Il s'arrête moins au petit Code concernant fa punition de «l'animal homicide, quoique non proprement coupable », et l'interdiction de la viande non saignée. Encore sait-il alléguer, pour justifier celle-ci, «la raison de santé en Orient » (48).
Du reste, l'hygiène, ici, n’est pas seule en cause; sous cette défense, «on peut voir quelque mystère ». Le monde devant être réparé par le sang, «on conçoit que Dieu ait défendu de s'en nourrir, surtout aux Juifs, en attendant que cette réparation fût effectuée, et qu'ils pussent se nourrir du sang réel de la Nouvelle Alliance ». Pareillement, si le peuple, chez eux, ne mangeait pas la chair des victimes, dans les sacrifices dits « pour le péché », « c'était pour marquer leur impuissance à l’effacer ». Se fussent-ils incorporé l'hostie, ils auraient pu «s’en appliquer le mérite <omme efficace devant Dieu »; au lieu qu'une offrande simple est un gage que l'on présente «en attendant une victime plus parfaite. Aussi les chrétiens qui possèdent cette victime se l’assimilent-ils. dans la Sainte Eucharistie »
Les Juifs ont pratiqué sous une autre forme cette identification, qui ‘est de l'essence du sacrifice. Les oblations dites «pacifiques ou d'actions de grâces », faites pour «reconnaître le souverain domaine de Dieu »,
(47) Dans la réalité, un même tombeau ne réunit pas les rois de la terre, et celui de Babylone serait le dernier à s'y trouver, puisque son corps fut jeté à la voirie ACf. Isaïe, ch. XIV. — Quant à Ezéchiel, voir les références chez Lowth, lib Loud ï 420-121 et notes. PEN A as
(48) Ex., XV, 13; Deut. XXXIII, 8: Gen., IX, 5, 4.