DE LA NATURE DU CHRIST
durent avoir lieu dès le paradis (49); celle d'Abel en serait le premier exemple après la faute. Ce verset (IV, 4), il est vrai, ne précise pas s'il y avait manduücation, et l'opinion commune veut que la viande n'ait pas servi d'aliment avant le Déluge. Mais il est probable qu'il faut excepter celle des sacrifices.
Quoi qu'on pense de ses modes, «le sacrifice est de l'essence même de toute religion, et le Concile de Trente a déclaré qu'il est de droit naturel». Cette haute autorité s'est aussi prononcée sur une question qui touche, non plus, comme la précédente, à l'Eucharistie, mais au mariage. Dans sa Session vingt-quatrième, elle a réglé le commentaire du chap. IT de la Genèse, v. 24, en décidant que cette parole (50) «fonde une obligation ». ;
Comment n’en serait-il pas ainsi, puisqu'elle a été sanctionnée, selon l'évangéliste, par le Fils de Dieu lui-même ? Car Jésus a bien cette qualité, dans le sens que lui donnent les « théologiens catholiques ». Ils sont fondés à tirer du verset psalmique unñe preuve de sa consubstantialité. N’en déplaise aux rationalistes, jalad «a toujours une nuance de paternité ».Il « marque toujours une production d'être, et non d’une simple qualité ». Cette acception doit être soigneusement observée dans l'exégèse du « fameux verset »,et elle s'y concilie fort bien avec le mot «aujourd'hui » : « Dieu rapporte l'acte [éternel] de la génération de son fils au moment où il le couronne; comme un roi dirait à son fils en le recevant après une victoire : c’est aujourd'hui vraiment que vous êtes mon fils ». Est-ce à dire qu’«il faille suivre cette image à la rigueur ?» Non, «puisque le père ne continue pas d’engendrer son fils ». Sous cette réserve la thèse orthodoxe paraît «la seule. plausible ». Et il en est de même à propos de gânûâh. Que ce verbe, lorsqu'il a Dieu pour sujet, signifie « créer », ce: n’est pas niable, mais à condition que le complément soit une créature. Même alors, du reste, il peut prendre quelque chose du sens d’«engendrer » qu'il a surtout en chaldéen (51). Ainsi désigne-t-il la génération particulière aux deux premières personnes de la Trinité, sans que les textes de l'Ecclésiastique prouvent rien là contre : «creata» y équivaut à « concepla SUM ».
Lors donc que Jésus attribue à Dieu une sentence que Moïse a mise dans la bouche d'Adam, cette confusion ne peut être que légitime. Et de fait, le premier homme parlait ainsi au nom de Dieu qui l'inspirait. D'autres citations de l'A.T. dues à Saint Paul et à Saint Etienne, demanderaient également une explication. Si le second de ces apôtres a entendu
(49) Le texte d'Hébr., IX, 22 : « sine sanguinis effusione non fit remissio », ne peut signifier qu'il n’y aurait pas eu d’immolations, si l'homme n'avait péché.
(50) « L'homme abandonnera son père et sa mère et s'attachera à sa femme ».
(51) A Deut., XXXII, 6, il se lit à côté de abikhâ, Dieu « est ton père ». Sur le sens radical de qgânûâh (« posséder, acquérir >), qui explique le « Dominus possedit me » de la Sagesse (Proverbes, VIII, 22), voir Notes à Gen., IV, 1 (où la référence à l'Ecclésiastique paraît provenir d'une confusion) et surtout à Gen. 1b., 20. à
un verset génésiaque dans le sens le plus rationnel, il s'accorde ailleurs avec le premier pour contredire Moïse; contradiction, heumeusement, tout apparente. La façon dont Saint Paul, en un autre endroit, a suivi la version grecque, n'est pas beaucoup plus critiquable (52). Il ne reste à disculper vraiment que l'emploi fait par lui du v. 19 de l'Exsurgat, qui signifie bien, en réalité, que Dieu a reçu des présents (53). Voici ce qu'en dit l'auteur du Cours (ou celui des Notes) : « On sait que Saint Paul cite les Septante; du reste il n'établit en cet endroit aucun point dogmatique ». Commentaire peu heureux, (les Septante portant « #haËes dduata »), et dont la fin ouvre une voie dangereuse. ; |
A cela, se borne lexamen d’une question assez sérieuse pour avoir embarrassé un catholique comme Silvestre de Sacy (54). Elle retient à peine le défenseur de ces positions théologiques, dont plusieurs pourtant n'avaient été occupées et n'étaient maintenues que par l'effet et pour la sauvegarde de textes apostoliques. Mais Renan, lui, sut y être attentif, même en dehors du cas que M. Mollevault, vers le même temps, discutait devant lui (55). Qu'il attachât de l'importance aux rapports des deux Lois, on le voit à son idée de composer un Recueil des prophéties, etc... Aussi dut-il consigner avec soin tout ce que M. Le Hir enseigna sur un sujet Si essentiel à l’apologétique.
Il y a des prédictions non seulement chez le petit prophète Habacuc, mais dans le psaume LXVIII et chez Moïse, soit que celui-ci relate des révélations anciennes, soit qu'il annonce l'avenir en son propre nom.
Certaines d’entre elles se reconnaissent bien : ainsi ies Bénédictions de Jacob, que leur auteur « annonce comme une prophétie : rassemblezvous, vous dis-je, et je vous annoncerai, etc, et Moïse les présente aussi de la sorte ». Cependant le moindre détail n’y porte pas forcément ce caractère : malgré les anciens traducteurs, les mots du v. 26 : «desiderium collium aeternorum », ne doivent pas s'entendre du Messie. On ne croira pas davantage que Moïse, au v. 21 de ses Bénédictions, parle de son tombeau, qui sera caché en Gad (56). Au v. 13 du chapitre précédent, il jette un coup d'œil rétrospectif sur les voyages du désert, plutôt qu'il ne regarde l'établissement futur en Chanaan.
(52) Cf. Marc, X, 7, et Gen., II, 24. — Gen., XI, 32 et Actes, VII, 2-4; Ex. XX et Actes VII, 53, Gal. (cf. supra 461 n. 25; longue note de M. Mollevault sur le v. suivant : « Mediator autem unius non est >») : que la Loi ait été donnée par « les Anges » ou par Dieu, c’est la même chose; Gen., V, 22 et Hébr., XI, 5-6.
(53) Et quels présents ! Il faut voir cela à Z Rois, VI. Des hémorrhoïdes d’or aux dons mystiques de J.-C., il y a loin.
(54) Souv. d'Enf., 259.
(55) Cf. supra 321, 324. Et ici : « M. Garnier propose de traduire : cepisti dona (effundenda) in hominibus ».
(56) Cette note pourrait avoir pour objet, moins de décider s’il y a prophétie ou non, que de prévenir le soupçon d'inauthenticité, au cas où il n'y aurait pas prophétie.