‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 227 sur 369 · VÉRIFICATION DES PROPHÉTIES · texte numérisé non relu

VÉRIFICATION DES PROPHÉTIES

réalisée. Il n'entend pas, au v. 10, que Juda déposa les armes en arrivant à Schiloh, car cette ville serait « un des premiers endroits où, après le passage du Jourdain, l'arche s'arrêta »; or, à ce moment, « rien n'était encore fait pour la conquête de la terre de Chanaan ». Impossible, pour la même raison, que Jzcob ait promis la prééminence à Juda « jusqu’à ce que vienne la paix » (avec les Chananéens), car cette primauté guerrière « n'aurait eu lieu d’après nos adversaires que durant le voyage dans le désert » : or « pendant tout ce temps, Moïse gouverna seul tout le peuple ».

Au contraire, le sens commode pour l'apologiste trouve bon accueil auprès de l’exégète qui, pour le moins, ineline dans la direction voulue sa version où son commentaire. Ainsi, la dispersion de Lévi prend plus de relief à ses yeux que sa séparation d'avec Siméon. Il admet que Dan ait reçu l’assurance d'« une judicature supérieure à celle des autres. : non seulement il se jugera lui-même, mais il donnera des juges à tout Israël ». Le « donec » du v. 10 n’exige pas que l’on traduise : « Le sceptre ne devait demeurer en Juda que jusqu'à la venue du Messie : or il en est sorti à l'époque où J.-C. s’est dit le Messie; donc, etc». Cette interprétation n’est satisfaisante qu'à certains égards. « Il faudrait tout au plus dire: Le Messie devait venir pendant que le sceptre était en Juda; or il n’y est plus (62). Donc le Messie a dû venir ».

De cette façon, l’une des difficultés qu'a soulevées ce passage, tombe avec le mauvais raisonnement qui la soutenait. L'autre se dissipe, dès qu'on définit mieux le terme de prédominance appliqué à Juda : « elle consiste beaucoup moins dans l'indépendance d’une puissance supérieure, que dans une vague prépondérance sur les autres tribus, et surtout dans la permanence à. gouverner par ses propres lois ». Autant de privilèges, auxquels la dynastie asmonéenne n’a point porté atteinte.

Ce cas n’est pas le seul, où il soit opportun de discuter sur les mots. Le verset relatif à Zabulon peut s'entendre, à la rigueur, sans qu'il s'agisse de « navires ». Du reste, le Cantique de Debora ne parle-t-il pas, au v. 17, d'une «tribu. maritime, quoiqu'elle ne s’étendiît pas proprement sur la côte »? Ainsi Zabulon à pu trafiquer, pour peu qu'il n'ait pas été trop loin des ports. Sa carte répondrait justement à cette condition. On y voit aussi qu'il touchait au lac de Génésareth : pourquoi ne s’agirait-il pas de celui-ci ? et non seulement au v. 18, mais au v. 23, qui recevrait ce sens : «Que Nephtali possède les bords de la mer de Génésareth et cette plaine qui est au midi du Mont Liban ».

L'exégèse que la géographie commande n’est pas toujours, heureusement, aussi oublieuse des sains principes. Elle vérifie l'exactitude du v. 12; du moins la proposition «Dieu habitera entre ses limites » comporte-t-elle ce commentaire : « En effei Jérusalem était bâtie sur res limites des tribus de Juda et de Benjamin... ». L'histoire, de son côté, montre que Japhet, dont la postérité est « de beaucoup la plus nombreuse »,

- (62) Encore ce point peut-il se discuter : < Selon une [conception] très admissible, le sceptre n’est pas éncore sorti de Juda et n'en sortira jamais, puisque le Sauveur né de cette tribu le possède et le possédera éternellement ». L'interprétation est lâche, quand elle va dans le sens de la foi.

s'est « dilaté» selon la promesse de Noé. De même, Joseph fut père de deux tribus (Ephraïm, Manassé), dont la première surtout a été très puissante. Le juge Samson appartenait à la tribu de Dan; sa force et ses ruses répondent bien aux Bénédictions de Jacob et de Moïse. Celles-là peuvent aussi se vérifier par les difficultés spéciales que Dan rencontra dans son établissement, et qui durent le contraindre à «recourir à toutes sortes de moyens ».

Quant à Siméon, il est vrai qu'on ne voit pas clairement comment il fut dispersé. Cependant, il demeura «longtemps sans territoire, et il trouva enfin à grand'peine un petit endroit en la tribu de Juda pour s'y fixer. Encore fut-il obligé par la suite d'en envoyer des colonies chercher de nouvelles demeures. ». Benjamin, avant sa défaite, résista seul à toutes les tribus assemblées, et il les battit trois fois. La glorieuse exception d'Hippone ne fait pas que Chanaan ne soit resté l’esclave de ses frères après comme avant l'Evangile : l'Afrique « a toujours été la terre la plus malheureuse et pour ainsi dire maudite de Dieu ».

Du reste, si l'on ne réussit pas à identifier toutes les circonstances de l'accomplissement, c'est qu'en cette matière, «le détail est toujours obscur ». L'ensemble seul compte. Qu'il s'agisse du verset sur Benjamin ou des autres Bénédictions de Jacob, « on trouve, en s’en tenant à un caractère général, que la prophétie s'est suffisamment accomplie »; « tout ce qui y est annoncé s’est accompli. quant aux faits généraux qui y sont spécifiés ».

En dernière analyse, le «fait prophétique » se résumerait en ceci : «avoir prédit que de chacun de ses enfants naîtrait un peuple qui se gouvernerait par ses magistrats et ses lois ». A en juger par ses efforts, on aurait prêté à l’apologiste une ambition plus haute. Renan dut être le premier à ressentir cette impression, si c’est à lui qu'on doit attribuer cette conclusion pascalienne : «En somme, supposé qu'il serait difficile de convaincre un incrédule par cette prophétie, il faut avouer au moins qu’elle est très propre à-confirmer celui qui croit déjà, et trouve dans une si haute antiquité l'annonce de ce qu'il croit ». La « prophétie » en question étant le verset messianique par excellence (Gen., XLIX, 10), cette section se termine sur une demi-défaite, que la réponse relative à Lévi, si conforme qu'elle puisse être à « l'esprit de la Bible » (63), n’est pas de nature à effacer.

Nous sommes loin, en effet, de la réflexion piquante que M. Le Hir a faite sur les rationalistes : s'ils nient l'authenticité de ces prédictions, c'est qu'elles se sont trop bien réalisées. Cette insinuation, on le voit maintenant, est gratuite. Il faut des arguments plus solides pour rétablir la position centrale de l'orthodoxie. Il faut notamment prouver la convenance du texte aux circonstances présumées de sa composition : souligner,

(63) Si Lévi devint par sa dispersion la « tribu sacerdotale », c'est que Dieu « changea en bénédiction l'effet de sa malédiction, et tira son bonheur de ce qui aurait dû causer son malheur ». — Et cf. Trav. de Jeun.. 60-61.

SOLUTION DES ANTICHRONISMES 477

par exemple, que Moïse rappelle, au v. 2 de ses Bénédictions, des faits « dont le souvenir était récent dans l'esprit du peuple ». Mais c’est là une tâche que le caractère des morceaux prophétiques n’est pas sans compliquer.

On sait comme le temps y est mal fixé. Ne parlons pas ici des cas où la confusion du passé et de l'avenir, et le passage d’un temps à l’autre (64), viennent de ce que « l’action est sur le point de se faire ». Admettons que la suite et le mélange de l'historique et du prophétique, au ch. XXXII du Deutéronome, donnent lieu à ce commentaire optimiste : « Cela convenait bien à la circonstance où fut prononcé ce Cantique, après toutes les infidélités du peuple dans le désert, et à la veille d'entrer dans la Terre Promise ». Mais le prétérit du v. 13 d'Exode XV, s’il est vrai que «le plus fort fût fait par le passage de la Mer Rouge », n'indique point cependant une action entièrement achevée. Il ne se comprend, on l'a dit, qu’en fonction de la décision divine.

A ce compte, les choses dont Moïse parle ne sauraient servir à dater son discours. En revanche, ses anticipations ne devraient pas causer d'embarras, puisqu'il voit aussi bien dans l'avenir qüe dans le passé. Comment M. Le I1lir n'a-t-il pas songé à cette solution? Qu'il se soit abstenu d'y recourir à propos de Schiloh, qui « n'existait sans doute pas, du moins sous ce nom, du temps de Jacob », cela n'a rien de surprenant, puisqu'il lit ce mot autrement. Mais la toponymie palestinienne de Moïse se serait fort accommcdée de ce genre d'explication. Ecoutons cependant le Sulpicien : Ce pays, «les patriarches des Hébreux [l’Javaient habité, ils [y] avaient Keaucoup de traditions C'était sur la montagne de Sion ou de Moria qu'Abraham avait offert son sacrifice, etc... ». Bref, il ne s’agit pas ici de prédictions individuelles, mais de souvenirs ethniques.

La discussion critique, à laquelle M. Le Hir ne se dérobe pas, l'amène à résoudre aussi l’objection tirée de l’adverbe «alors». Ce petit mot âz n'est pas si terrible ! « Il peut. se rendre par « dès lors, déjà ». Cela suppose, il est vrai, que [les Chananéens] n'y ont pas toujours été, mais, outre que cela est tout simple, on peut croire. qu'ils n'habitèrent pas d’abord ce pays et qu'il y firent ensuite invasion ». Les «traditions vraisemblables » que l’on connaît autorisent cette conjecture. Quant à la mention d'un roi d'Israël, on aurait tort de l'entendre d’un roi postérieur. Il faudrait que le passage fût moderne; or «il est trop décousu pour cela ». ,

Cette idée, plus fine que les autres, confirme également l'authenticité des Bénédictions de Jacob. Les rationalistes sont réfutés par ce même v. 18 qu'ils ont fait valoir. En effet, « en supposant que [tout ce morceau] eût été fabriqué à dessein, pourquoi [son auteur] aurait-il inséré au milieu de la pièce cette pensée étrangère, cette pensée détachée ? » Au contraire, elle ss «conçoit fort bien [si] Jacob mourant, lisant dans l'avenir les destinées de ses enfants, se transporte tout à coup au temps du Messie, qu'il venait de prédire à Juda, et qu'il semblait entrevoir dès ses premiers mots ». Du reste, l'ensemble du chapitre n’est pas moins significa-

(64) « Audierunt populi, commovebuntur » (Zx., XV, 14).

tif que ce détail: «ses caractères intrinsèques, son style, ses difficultés, le rendent [très] différent de tous les Cantiques semés dans les livres de Moïse ».

Quant à savoir si.le manuscrit de celui-ci s'est conservé intégralement jusqu'à nous, c'est une autre question, que l'on a déjà agitée en étudiant la critique textuelle de M. Le Hir. On sait qu'il sacrifierait le nom de Moïse au v. 4 des Bénédictions : «Le sens en est gêné, et la suite. interrompue. D'ailleurs la mesure même en souffre ». Supprimez-le, et Jéhova devient sujet, non seulement de £ette phrase, mais de la suivante; d'où cette traduction : «Jéhova a été roi en Israël ». De même, il est «très probable » que le titre d'« homme de Dieu » représente une addition. Enfin les indications « sur Juda », « sur Lévi, ete... il dit » n’appartiennent pas au Cantique.

Cette série de concessions S’explique, si l’on réfléchit à la place du morceau qui les provoque. Les Bénédictions précèdent immédiatement le récit de la mort de Moïse, qu'il faut bien attribuer à un autre écrivain. Celui-ci aura recueilli le chant suprême du « serviteur de Jéhova », et c'est lui, ou l’auteur du livre suivant (Josué), qui l'aura retouché.

Toutefois ces vues ne doivent pas être présentées avec trop d’assurance : il n'est pas « absolument impossible » que Moïse se soit appelé « l’homme de Dieu ». « Peut-être aussi [est-ce lui] qui a établi les liaisons [entre les morceaux adressés aux tribus]» : l'emploi de la troisième personne n'a rien qui surprenne, son habitude étant de parler ainsi de luimême, en historien. Quant au v. 19 du ch. XV de l’'£xode, la Note qui lui est consacrée : « C’est une réflexion de l'écrivain, après avoir rapporté le Cantique », re signifie pas sans doute que M. Le Hir ou Renan aient pensé à un collecteur différent du poète.

En somme, les atteintes à l'intégrité de l'Ecriture se réduisent à peu de chose. La plus considérable se rencontrerait peut-être aux chapitres XI-XIT de la Genèse, où la différence des soixante ans ne se laisse aucunement résoudre. Elle provient d’ « une faute réelle de chronologie », due, bien entendu, aux copistes : ils auront commis « quelque erreur dans les chiffres ».

Ainsi ce n'est pas Moïse qui a mal calculé. On ne saurait lui reprocher non plus d'avoir « mal écrit ». Son emploi de hou (65) « n'est pas une faute... : c'était la manière dont on parlait de son temps ». Si les mots « Dieu dit » interrompent le discours de Dieu, « cela n'y fait rien : [c'est] afin de mieux rappeler que l’on rapporte des paroles ». Quant aux répétitions, elles sent dans le « génie de la langue hébraïque »: la « facilité » de ce peuple « à répéter la même idée » explique le lâché du ch. VI de la Genèse. De plus, l'écrivain a ses intentions personnelles : il se répète pour récapituler (66), où parce qu'il cherche un effet oratoire, moins en litté-

(65) Cf. supra 123 et 432.

(66) Gen., IX, 12 et LT D’autres interprètes supposent que la formule est réitérée, parce qu'à cet instant, Dieu fit paraître un arc dans les nues.

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