MOÏSE ÉCRIVAIN
rateur qu’en moraliste. S'il mentionne plusieurs fois la crue des eaux (VII, 17-19), c'est afin de frapper l'imagination par ce grossissement progressif qui inculque au peuple l’effroi du châtiment. Souligne-t-il que l’homme fit des fils à con image, comme il avait été fait à celle de Dieu, c’est en vue d’insister sur ce rapport et son sens, etc. Enfin le désordre, chez lui, n’est qu’apparent : telle proposition qui ne semble pas à sa place est « une sorte de retour pour compléter la pensée » : procédé « tout à fait dans le génie: du Pentateuque ».
Et ces habitudes de style gouvernent aussi la composition. Moïse, au. ch. V, remonte-t-il à Adam, cette « reprise du récit » se justifie parce que « ces choses sont importantes » : il « ne fait pas de difficulté de les répéter ». S'il « revient [ainsi] sur ses pas pour le détail », ce n'est jamais qu'après avoir « énoncé sommairement » l’ensemble. On comprend dès lors la suite des chapitres I et IT : narration simple, suivie d'indications plus cireconstanciées : « après. avoir fait le récit jour par jour, il. va parcourir les parties principales, et surtout la création de l'homme ». Cette méthode s'adapte à la diversité des sujets, et quand l'auteur en vient aux généalogies patriarcales, il prend soin de « présenter les lignes accessoires les premières, avant... la ligne qu’il a en vue »; il « réserve toujours pour la fin la branche qui doit servir à la suite du récit, après avoir pour ainsi dire mis les autres hors de cause ». Voilà pourquoi celle de Caïn, qui n’a pourtant qu'une valeur « épisodique » (ch. IV), précède la principale, celle: de Seth; et pourquoi Moïse retarde jusqu’au ch..X l'exposé de la descendance de Sem, par laquelle il arrive à Abraham. Son plan a également l'avantage d'observer la proportion entre la race élue et les autres : à celles-ci, il s'arrête à peine au v. 4 du ch. V, « indiquant simplement pour ces lignes. que le genre humain se multiplia considérablement ». C'est que: son « dessein dominant » est de « tracer la généalogie et l'arbre chronologique des Juifs, mais en même temps de dire un mot des. patriarches et hommes célèbres, étrangers aux pères de sa nation ».
Dès lors, on n’a pas de peine à comprendre certains passages qui fai-— saient difficulté. Le v. 27 du ch. I signifie que « les deux individus existèrent séparés dès le sixième jour » : il n'y faut done voir qu'une anticipation résumée du ch. IT, où l'écrivain raconte « le détail de cette séparation ». De même, la première mention de Babylone est seulement faite «en passant ». Le duplicat du chapitre XI (10 sq.) n’est qu'une reprise (de X, 21 sq.). Et si le v. 19 du ch. IT revient sur la création des animaux, c'eët « par occasion », « pour amener le récit de la présentation que Dieu en fit à Adam, et de la circonstance où il créa la femme ».
Le verbe doit donc s’y traduire par un plus-que-parfait : « Dieu avait formé... ». Et c’est aussi le cas au v. 7 précédent, où l’on rendra : « Or donc, Dieu avait fait, ete. » (67), afin de garder la liaison avec le ch. I. Liaison que la formule ëléh toledoth représente, ici comme ailleurs. Toutefois, sa fonction est, en ce v. 4, spécialement complexe. On peut l'y considérer
(67) Même souci d'accorder le verbe de II, 2 avec I, 31.
comme ouvrant une nouvelle section, son rôle ordinaire (elle le remplit aux chapitres V et VI) consistant à commencer les récits. Mais on la rencontre également à la fin des généalogies, où elle veut dire : « Voilà les générations ». Ge sens est à retenir dans le cas qui nous occupe (68); sinon il y aurait «fausse annonce », le v. 4 parlant «des cieux et de la terre », et la suite du ch. II seulement de l’homme (69). Tout va bien au contraire si l'on rapporte le v. 4 à ce qui précède, et l’on entre ainsi dans l'esprit du narrateur, qui finit son récit (II, 4) comme il l’a commencé (1, 1).
Aux chapitres V et VI, éléh toledoth marque le point où Moïse a laissé les choses et où il les reprend. « Après avoir suivi assez loin la généalogie de Caïn, il s'arrête en quelque sorte [à V, 1], recommence un nouveau récit et comme un nouveau livre avant de tracer la ligne de Seth [6 sq.] ». Les v. 9-10 du ch. VI, d'autre part, rejoignent logiquement le v. 32 du ch. V. S'ils en sont séparés, c'est que l’auteur a voulu, à l'approche du Déluge, ‘exposer les « causes de ce grand événement », dont il fait ensuite le récit. De là cet « arrêt », ou mieux cette « ouverture de l'arbre généalogique », qui se referme aux chapitres IX-X pour la reprise de la série chronologique.
Jusque-là, la forme de la Genèse n'offre rien qui ne procède d'un « dessein » (rès ferme. Moïse s’est visiblement imposé des « habitudes », des « lois ». Il les a observées avec « constance », avec une « attention soutenue ». Le premier livre du Pentateuque offre à l'analyse une « mar- <he identique », un « plan très bien suivi », une « unité admirable ». Et es qualités ne se démentent pas aux ch. IX et XII. La substitution de Chanaan à Cham s'explique, non pas même en supposant que l'enfant avait pris part au crime du père, mais tout simplement parce que « Dieu peut punir les pères dans leurs enfants » (70). Tharé, d'autre part, a peut-être retenu son fils; et celui-ci, à Charan, était encore « au lieu de sa naissance ». En effet, le mot mimoladethikha ne doit pas être entendu dans sen acception stricte : prenons-le « pour le pays, [non la ville], dont Abraham était originaire, ou bien encore pour sa patrie adoptive.…. : en ce sens il pouvait convenir à toute la Mésopotamie ».
Ainsi s'évanouissent les critiques, et la discussion sur l'emploi des noms divins ne saurait avoir d'autre issue. Ici, pourtant, l'orthodoxie est amenée à faire des concessions, mais seulement jusqu'à un certain point. Elle ne repousse pas absolument le système d’Astruc, que la Bible de Vence prétend réfuter (71). Cependant elle ne voudrail pas laisser l'impression que cette hypothèse soit rigoureusement nécessaire. Sans doute « il ya
(6S) Voici les propres termes de Renan : « M. Le Hir croit être parvenu décidanse AR une suite parfaite entre el toledoth et ce qui précède. » (addiion f° Fer e !
(69) Du moins à partir du v. 7. Mais les v. 4-6 peuvent être considérés comme une seule et même phrase de conclusion.
. (70) Glaire est plus subtil : selon lui, Noé à tenu à « ne pas maudire Cham que Dieu avait béni en sortant de l'arche ». I1 n’a done fait « tomber sa malédiction que sur Chanaan.… le plus méchant des enfants de Cham ».
(71) Voir la Dissertation du t. I (1767). 286 sq.