LES « SOURCES » DE MOÏSE AS
bien. quelque chose, puisque dans deux ou trois chapitres consécutifs, on trouve constamment une locution, tantôt l’une, tantôt l’autre » (72). Mais le cas du ch. IIT est différent : son v. 1 offre « Jéhova Elohim », qui revient un peu plus loin, tandis que les v.3 et5 ne portent que le second de ces mots. « Gela prouve que souvent ces deux expressions se retrouvent dans un même morceau, et que par conséquent l'argument qu'on en tire pour la composition par fragments (73) n'est pas convaincant ». On pourrait tout aussi bien observer qu’ « Elohim » est seul employé « quand le démon parle, … ou plus généralement quand Moïse fait parler les interlocuteurs »; il « emploie les deux quand il reprend le récit ».
Cette constatation prend un sens nouveau, si l'on se rappelle que la (ienèse contient des monuments antérieurs. Probablement ceux que nous y avons décelés ne sont pas les seuls : Moïse a pu se servir de mémoires laissés par Abraham et d’autres patriarches. Ainsi s'expliquerait parfaitement « le récit qu'il fait des généalogies et des événements primitifs, quoiqu’à la rigueur la tradition orale lui suffit pour cela ». En tout cas, c’est là qu'il aura trouvé soit « Elohim » et « Jéheva », soit, si l’on prend à la lettre le v. 3 d'Exrode VI, « Elohim » seul. Ii aura transcrit ce qu'il lisait : dans le premier cas, selon que sa source portait un nom ou l’autre ou les deux; dans le second, en ajoutant les « Jéhova » qui se voient dans notre texte. De même pour la locution éléh toledoth : il l'aura empicyée afin de Her deux pièces, à moins qu'il ne l'ait rencontrée « dans le manuscrit original au commencement de la seconde » (74).
Tant de conjectures sont-elles permises? Oui, car le mode de composition qu'elles supposent n’est point contraire à la révélation. « Il est certain que le Second Livre des Macchabées a été [rédigé] sur des mémoires, puisque l’auteur nous apprend qu'il n’a fait qu'abréger l’histoire de Jason le Cyrénéen. Or cela n'empêche pas qu'il n’ait été inspiré ». €ette considération vaut à fortiori pour la Genèse, dont les sources (mémoires antérieurs, histoires, etc.) ont fort bien pu être écrites elles-mêmes « sous l’influence d'en haut »., — Mais « ce qu’il faut nécessairement admettre, c’est qu'il y a eu de la part de Moïse un... choix, un dessein auquel il adaptait ses divers matériaux », tantôt reproduisant ce qu’ « il n'avait pas de raison de changer », tantôt « élaguant », tantôt établissant une transition « avec discernement », ete. C’est à ce « travail » que l'inspiration aura présidé.
Objectera-t-on que l'apologiste pose ici une condition théologique ? Il n’en conviendra pas : c'est l'analyse littéraire, prétend-il, qui exclut « toute idée d’une compilation disparate, sans but, sans plan préconçu ». 11 se flatte d’avoir su tourner à sa défense les propres armes de l'atta-
(72) Cette phrase serait-elle de Renan ?
(73) M. Le Hir ne distingue pas, on l'aura remarqué, l'hypothèse des « fragments » et l'hypothèse des « sources ». Il adopterait la seconde sous le nom de la première.
(74) Si le professeur parle ainsi, c’est qu'il n’est pas encore, ou qu'il n’est plus, convaincu de la valeur conclusive de IT, 4.
quant. Par ses soins, une théorie dangereuse perd ses épines, puisqu’if transforme en qualités les tares dont elle est née : J.-D. Michaelis n’a plus à craindre qu'on accuse Moïse de servilité. L'initiative d’Astruc et les « exagérations » allemandes ont donc eu pour effet d’attacher les catholiques à ces deux points : l'unité profonde de la Genèse, la haute conscience de Moïse écrivain. Depuis qu’on leur a montré sous sa main des matériaux sinon profanes, du moins étrangers, ils se sont crus plus obligés que jamais à reconnaître beaucoup d'art chez l'architecte, et beaucoup d'ordre dans son monument. Is ont omis de se dire qu’on n'aurait point songé à l'hypothèse des sources, si la Genèse avait été aussi bien composée qu'ils le prétendent. Par le fait qu'on a dû y recourir, le Système qu'ils adoptent s'inscrit en faux contre eux. Et ce n'est pas la seule inconséquence de l’apologétique.
Pourquoi, tout d’abord, est-il permis de croire qu'un écrivain sacré se soit servi de documents ? M. Le Hir le déciare : « Le fait de l’inspiration ne nous est connu absolument que par l'Eglise, il ne résulte d'aucune qualité intrinsèque de l’ouvrage, et sa preuve reste aussi complète, de quelque manière que l'ouvrage ait été composé ». Sans doute. Cependant ni le professeur d'Hébreu, ni celui d'Ecriture Sainte, n'ont manqué de souligner ceux des traits seripturaux qui supposent, selon eux, ur auteur plus qu'humain.
Admettons pourtant qu'à la rigueur, l'apologétique ait un autre objet. Son caractère n'en demeure pas moins criliquable, soit qu'on envisage les objections ou les réponses.
On aura pu remarquer l’inégale valeur des premières. Plusieurs siècles de critique biblique y sont représentés. Plaise à M. Le Hir d'attribuer l'induction tirée de äz aux rationalistes. Renan se sera trompé, s’il a entendu par là les Allemands de son époque : Abbadie s'était déjà, sur ce point, évertué à réfuter Spinoza (75). Que penser, d'autre part, des solutions orthodoxes ? Leur insuffisance ne trompe pas celui qui les présente, mais peu importe : « Quand même », dit-il, « on ne regarderait notre explication [sur les fleuves du Paradis] que comme une con- Jecture, elle n’en était pas moins nécessaire pour répondre aux mythologues, qui ont tant insisté sur ce passage ». Dans cet esprit, on n'a pas peur de l’inconséquence. Des preuves du Déluge sont relevées en Amérique, bien qu'on ait réduit au plateau asiatique le continent antédiluvien. On explique un pluriel (Elohim) de deux façons. On attribue les mêmes faits de style à la diffusion de la langue et à des intentions très précises de l'écrivain. On repousse une interprétation, parce qu'elle « bouleverserait » un passage (76), et l'on justifie des retours en arrière
(75) Traité de la vérité, etc., I, 209, (76) Gen., XI, 31-32, et supra 440.