LES « RAISONS » DE M. LE HIR
plus déconcertants. Le sentiment de « la manière dont [un] récit est construit » a ses intermittences !
De ces réflexions, ni l’apologisie ne s'embarrasse, ni, croit-il, son public. Or, en pareille matière, la fin, et l'effet, comptent seuls. Même contestables en droit, certains procédés ne doivent pas être rejetés « car ils sont tolérés et rendent la foi plus facile ».
A qui trouverait surprenant que la vérité n'ait pas de triomphes plus éclatants, M. Le Hir répondrait sans doute que la faute en est à notre ignorance. Sur elle sont « fondées toutes les difficultés qu'on oppose » à l’histoire du Déluge. Nous sommes trop éloignés de ces temps pour y voir clair. Si « intéressant » que soit le ch. X de la Genèse, par les « généalogies des peuples qui y sont tracées », il est malaisé, cà une si grande distance, de reconnaître tous les noms ». Pourquoi ne vérifionsnous pas mieux les prophéties relatives à certaines tribus ? C'est faute de renseignements suffisants sur elles.
Néanmoins ces obstacles ne sont pas {ous insurmontables. S'agit-il de l’Hexaméron, « nous ne décidons pas », déclafe le Sulpicien, « l’impossibilité de toute hypothèse plausible sur ce point, mais seulement Vinsuffisance de celles qui ont été imaginées jusqu'ici ». Distinction dangereuse, car Renan n'aura que trop tendance à réserver l'avenir, même et surtout pour les faits que l’orthodoxie proclame à jamais inexplicables naturellement. Mais l’apologiste ne s'en doute pas, tant il porte de candeur à concilier la science et la foi. Pour qu'il perde sa défiance à l'égard de la première, il faut qu'elle confirme la seconde. Le cas contraire l'alarme d'autant moins, que les savants ne sont pas toujours unanimes. Alors il les invite, avant d'exiger que la révélation s'accorde avec leur discipline, à s’accorder entre eux : par exemple dans la question des fossiles, qui «n’est pas encore parfaitement éclaireie ». Une fois constituée, la vraie science ne pourra que donner raison à Moïse : ne caleule-t-on pas déjà lâge de l'univers par la chronolgie des patriarches (77) ? et Île chapitre X de la Genèse ne contient-il pas les seules données ethnologiques auxquelles on puisse avoir foi ?
S'il en est ainsi, on doit s'attendre à ce que les «raisons » de M. Le Hir ne soient pas longuement déduites. Souvent, en effet, il use de l’argument d'autorité. Moïse serait un mauvais compilateur ? C'est là une opinion «fausse », qui «doit être rejetée ». La thèse rationaliste sur «Elohim » « doit être rejetée, comme empreinte du panthéisme et de la doctrine du progrès, et supposant que le genre humain commença par le fétichisme » (on croirait entendre Bonnetty). Pourquoi «n'est [-il] pas soutenable» qu'Abraham ait adopté un nom renfermant l'idée de pluralité ? C'est qu’ « il ne l’eût pas sans doute appliqué à son Dieu ».
Il appartenait au peuple élu, qui ne doit pas être jugé comme les païens. Le mot de « mythe », que M. Le Hir bannit de l'exégèse biblique, vient fort bien sous sa plume, au sujet des célèbres richesses de la
(77) Gen., NV, 5 sq.
Colchide, qui ont fait croire à l'existence de la Toison d'or. « Fable », la lyre de Mercure (sic). « On sent » (à propos de la fondation d'une saite par Sésostris) « que nous tombons ici dans les fables ». Comment ce tact l'abandonne-t-il, dès qu’il s’agit des Hébreux ? Renan ne se l’est- il pas
demandé ?
Peut-être aussi l'affirmation relative aux éponymes, lui a-t-elle paru bien gratuite, encore qu’un semblant de concession l'ait préparée (78) : «Il n’en réste pas moins certain que les anciens peuples ou presque tous, ont pris leur nom de celui dont ils étaient originaires [Israël, Juda]... » Ce principe est tellement ancré chez M. Le Hir, qu'il préfère tirer le nom d'Hébreu, « appliqué à Abraham et à sa postérité », de celui de ÆEber, le patriarche de Gen., XI, 14. Un autre mot pour lequel il rectifie le sens de la dérivation, c’est celui de « chérubin ». Ce terme s'applique à la fois à des anges et aux quatre animaux qui couvraient de leurs ailes le propitiatoire. Selon Buxtorf, Moïse l'a transporté de ceux-ci à ceux-là; mais c'est l'inverse qui est vrai.
Si l'auditeur accepte ces assertions, pourquoi résisterait-il à des cenjectures que «rien », lui dit-on, «n'empêche » de faire ? Point n'est besoin d’un texte pour penser que Dieu a dispensé l'homme après le Déluge de la loi de monogamie (sans quoi les patriarches postérieurs seraient fautifs). Comment l’ancien alphabet figure-t-il encore sur des médailles du temps des Macchabées ? « Il suffit d'admettre. que les Hébreux, en admettant l'alphabet carré, avaient. conservé l’ancien et qu'ils existarent simultanément ». Sait-on si les limites de Zabulon n'ont pas changé considérablement ? Le récit de la naissance d'Eve ne souffre aucune difficulté, car Adam a pu avoir une côte de moins, «sans que cette organisation se soit transmise à ses descendants ».
Quelque place que ce genre d'explication tienne dans l’enseignement de M. Le Hi-, son habitude est d'apporter des réponses plus positives. Est-ce à dire qu’elles soient tout à fait exemptes de parti pris? Non sans doute. L'apologiste se plie sévèrement aux méthodes exactes de la philologie, tant qu'elles tournent au profit de la bonne cause. Mais il les met en souffrance, s’il voit qu’elles conduiraiïent où il ne veut pas aller. Il n’est pas si attaché à la « signification ordinaire » des mots qu'il ne leur donne le sens qu'il faut, afin que l'itinéraire d'Abraham soit logique, où qu'une prédiction convienne tant bien que mal à Nephtali. De plus, il s'appuie sur des certitudes qu'il croit inébranlables, alors qu'il n'en est rien: d'où la propagation de l'erreur. Pour qu'on puisse tirer telle conclusion d'un verset psalhnique (79), il faut que Dieu s'y adresse au Christ, dont le règne n'aura point de fin; mais s’il s'adressait en réalité à un roi terrestre ? Telle objection n'a de sens que si les livres de l'Ecriture sont authentiques : ainsi celle qu'on fait à Buxtorf : «Est-il sûr que [le
(78) « Sans doute rien n'était plus facile que [les généalogies du Moyen-Age] » ; et même tous « les noms mentionnés [à Gen., X] ne sont pas toujours ceux d'un personnage individuel ».
(79) Cf. supra 415 (sur donec).