‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 24 sur 369 · DE L'ÉTAT D'ADAM · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT D'ADAM

soit en employant les organes des animaux familiers à l’homme : &insi: Eve n'a dû être ni étonnée ni effrayée d'entendre parler le serpent... Bref, la narration de Moïse est telle que rien n'oblige à la croire mythique : or, «si rien n’y contraint, on ne doit pas y recourir». Mieux vaut examiner avec plus de soin la nature d'Adanx dans cet. état primitif.

Cette étude fut bientôt entreprise en vue de «donner une idée des rapports que le corps et l'âme entretenaient chez le premier homme. Le corps, « impassible et imimortel » était alors soumis à l'âme, dont les puissances inférieures elles-mêmes obéissaient à la ‘aison : le tout grâce à l'union de cette âme avec Dieu par la grâce sanctifiante. Cet «état surnaturel» conférait à l'intelligence d'Adam une étendue et une pénétration extrêmes. Elle était «en possession de toute la plénitude de science dont elle était capable en ses bornes » ; une connaissance profonde des mystères s'y alliait à la claire vue de «toutes les lois de l’univers, [de] toutes les propriétés des êtres » (105) : cette dernière capacité s'aperçoit bien dans l'imposition des noms aux animaux (106).

Voilà de quelle hauteur Adam est lombé, et l’on n'a qu'à comparer ce que nous sommes à ce qu'il était pour sentir cruellement la chute. Mais entre ces deux états, n’en peut-on concevoir un troisième, où l’on n'éprouverait pas la privation dont le second souffre, parce qu'on n'aurait pas joui des privilèges du premier ? Ue serait là un «état de pure nature», moins fictif qu'on ne le supposerait d’abord, S'il est, vrai qu'on en retrouve quelque chose en nous. Le théologien, en effet, avait à expliquer l'axiome : «Naturalia reman— serunt eadem». Il l’interprétait en ce sens, que notre intelligence conçoit, que notre volonté agit, comme elles l’auraient fait dans cet état de pure nature. L'autre utilité de cette théorie était d’accoutumer à cette idée, que les dons surnaturels étant gratuits, l’homme qui n'en est pas favorisé n'a le droit d'adresser à Dieu auçun reproche. À qui donc s'éltonnait qu'un Dieu bon eût frappé ses créatures d'une dégradation inévitable, M. Icard répondait que «ceux qui meurent en état de péché originel sont comme dans l’état de pure nature ».

Ces spéculations n'étaient certes pas des plus conséquentes. et elles le devenaient moins encore, rapprochées des vues que lauteur du Cours exposait tout spécialement à propos des enfants morts sans baptême (107). Sans doute il n'adhérait pas à l’idée que ces petits êtres pussent subir la peine afflictive : une pareille opinion, il le sentait, offrirait «un mystère difficile à expliquer » ; aussi la jugeait- il improbable, bien qu'elle fût celle de la plupart des Pères latins (108). En

(105) Les Notes de Cours ne contiennent pas l'équivalent de ces expressions.

(106). Gen., IL 19, Cf. "infra 122.

(107) Cf. Trav. de Jeun., 94, l'avis de Saint Thomas à ce sujet.

(108) Il ne fallait rien moins qu'un si grave inconvénient pour l'emporter sur ces autorités. Encore certains ne les sacrifiaient-ils pas sans s'être « fatigués pour chercher à détourner les textes » qui les gênaient. Besogne vaine, au jugement de M. Icard : mieux valait « avouer » la vérité.

revanche, il tenait bon sur les trois points suivants : il est de foi que ces enfants ne jouissent d'aucun bonheur surnaturel; il est certain qu'ils ne jouissent pas d'un bonheur naturel parfait ; il est probable qu'ils souffriront (moins toutefois que les adultes) de la peine du dam à partir du jugement dernier ; ear on ne peut guère penser qu’en ce jour, le discernement. des élus et des réprouvés doive s'opérer à leur insu : ils connaîtront l’état «infiniment supérieur de quelques-uns de leurs semblables ».

Dans ces limites, on estimait n'avoir pas à craindre les objections de la pitié. La bonté de Dieu ne se dément en aucune façon par le sort imposé aux enfants non régénérés. Elle n'est pas tenue en effet de «faire aux créatures tout le bien dont elles sont capables » : il suffit qu'elle leur fasse «un bien réel». Or l'existence n'en est-elle pas un ?

Le doute à cet égard était, pour le Sulpicien, d'autant moins permis qu'il voyait dans la vie, conformément aux intentions de Dieu, «la source de grâces. merveilleuses par l'application des mérites du Rédempteur ». Idée importante que celle-là ! Ces mérites, comment. auraient-ils pu être appliqués à l'humanité sans la faute originelle ? Qu'Adam n'eût pas péché, et la Rédemption, qui est le plus grand. bien, n'aurait pas eu lieu. L'Eglise n'a-t-elle pas raison de chanter dans sa liturgie : «Felix culpa » (109) ?

Ayant ainsi, pensait-il, réconcilié avec le dogme ceux que son apparente dureté rebutait, M. Icard s'’employait ensuite à satisfaire les esprits sur deux points qui jusque-là étaient demeurés dans l'ombre. Que le péché d'Adam nous soit imputé, on n'avait cessé de le tenir pour certain. Mais comment au juste nous y avons participé, comment il nous a été transmis, ni l’un -ni l'autre de ces modes n'a encore été examiné. Si difficile qu'en fût l'analyse, il fallait pourtant la tenter.

La première tâche était d'expliquer cette déclaration de Saint Paul : tous ont péché «en Adam» (110). L'auteur du Cours, et Renan après lui, développèrent non sans obscurité cette vue que «la désobéissance d'Adam a été moralement volontaire par rapport à nous » : d'où, selon eux, cette corrélation, que notre volonté a moralement Coopéré à la désobéissance d'Adam. A vrai dire, il n'est pas très aisé de comprendre que nous ayons pu agir avant d'exister. Aussi beaucoup de systèmes avaient-ils été essayés pour aider à en concevoir au moins quelque chose. «Le plus probable », aux veux de M. Icard, élait qu'Adam fut constitué, par décret divin, chef et représentant du genre humain, «par rapport à la conservation ou à la perte de la justice originelle ». Cette hypothèse avait l'avantage de présenter

(109) Cf. supra 46-47. On sait comme celle formule est resté familière à Renan. Il l'a citée par exemple dans Æ. Dét., 360.

(110) C'est le « in quo omnes peccaverunt » de Rom., V, 12.

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