XXXII
Si l’on résiste à cette idée, c'est à cause du fameux témoignage des Souvenirs d'Enfance. Veillons à ne pas nous tromper sur son sens. Celui qui a fait de Renan un savant, nous dit-on, ne l'était nullement lui-même : du moins, on nous le dépeint comme «tout à fait étranger », en certaines questions, « à... l'esprit scientifique » et à la vraie critique (91). Ce sont là des réserves qui suffiraient à ruiner une réputation laïque. Elles ont permis à l’auteur d'accorder sa pensée véritable avec ce qu'il devait à la mémoire du défunt. Si longtemps noté par M. Le Hir, il l’a noté à son teur, avec une impartialité dont il eut d'autant plus soin de ne pas se départir, qu'il avait, dans l'intervalle, subi les attaques de son ancien maitre. II a trouvé piquant de se donner ces deux précurseurs, si inférieurs à celui qu'ils annonçaient sans le vouloir : M. Pinault pour les sciences de la nature, et M. Le Hir pour la philologie. Cette coquetterie lui a inspiré ce ton mi-déférent, mi-ironique, qui caractérise ses pages. sur Saint-Sulpice. Que si l’on sent, à la lecture des Souvenirs, plus de chaleur dans l'éloge de l’hébraïsant breton, nous n'y contredirons pas. La lettre à Liart de mars 1844 était sur le bureau de Renan, quand il écrivait ce chapitre de sa Vie (92) : est-il impossible d'admettre que ce document ait replacé l'Académicien sur son banc d'élève, en ranimant ses impressions de débutant ?
Quoi qu'il en soit, et quelque mérite qu'aient son Cours de 1844, et surtout celui de 1845 sur Job, il n’est pas probable que la postérité consente à regarder M. Le Hir comme «le sujet le plus remarquable que le clergé français ait produit de nos jours ». Le clergé lui-même n’a pas intérêt à l'exactitude d’une appréciation, que les restrictions susdites fransformeraient en une manière de dénigrement à fortiori. Pour rester dans l'ordre de qualités que l’auteur des Souvenirs estimait, l'abbé Poulet, mort si jeune, Pavy, Maret, (93) tous à peu près contemporains de M. Le Hir, avaient la tête mieux faite que la sienne. Entre les jugements de Renan et de Houtin sur son compte, il y a place pour une opinion, qui se dégagera mieux encore, une fois connues les premières révoltes du séminariste.
(91) Souv., 241, 243. Opposez supra 394.
(92) Il en cite un extrait, Souv., 252. ; (93) Je citerais Gerbet, s’il n'était né dès 1798.