RESPECT DU TEXTE ET DE LA LANGUE
Quant aux versions anciennes, la considération qu’il a pour la Vulgale ne gêne point sa liberté de jugement. Il lui sait gré d'avoir « conservé quelque chose d'[un] hébraïsme», et rendu « assez bien » gôzér par angustia; comme elle, il ferait d'Hénoch le sujet d’une proposition (5). En revanche, elle s'est trompée, pense-t-il, sur le sujet des deux verbes « nomma » et « dit » d'Exode, Il, 22. Elle n'a pas bien compris non plus le v. 3 du ch. V, ete. Les Septante sont moins souvent en défaut. «Je crois », écrit Renan au ch. V, v. 16, «qu'il faut s’en tenir à leur version ». Pourquoi ne les écouterait-on pas au v. 22 des Bénédictions de Jacob, « puisqu'ils ent si bien lu en d'autres cas, par exemple au v. 21 » ? Aussi Renan ne quitte-t-il pas des yeux leur traduction de ce passage, et notamment les mots uËauévos et ou Eniwréc. Leur façon de diviser ne lui sert pas moins de suggestion ou de contrôle.
Ce qui, tLutefois, commande souverainement ses critiques et. ses con- Jectures, ce sont les principes de la méthode. Et tout d’abord, le respect du texte et de la langue. Pour une jeune recrue, il n'y a pas-de trop petits succès : peut-il signaler la confusion d'un sin et d’un schin, il n'y manque point, soit à propos d’« Issachar » ou de réscheph : «Je leur ferai observer. »; «M. Glaire a-t-il remarqué, dans l’étymologie qu'il assigne, que... ?» (6) Attentif à la place d’un point diacritique, il ne l’est pas moins à celle d’un accent comme le zaqef-gadol. Même il oppose cette considération à Gesenius (Gen., XLIX, 22) : «Je ne sais si on peut admettre un repos si considérable entre un construit et son complément ». C'est aussi l'accentuation qui porterait à rendre le début du psaume : «Au maître de chœur de David ». — L'article de « Lévi », au ch. VI de l'Exode, v. 19, indique probablement que ce mot désigne ici la tribu. Au chapitre précédent, certains verbes difficiles veulent être soigneusement analysés; on se conformera, notamment, au sens d’un niphal (7). A-t-on trop de peine à «amener grammaticalement » un verset à un « sens plausible » — c’est le cas du ps. LXVIII, v. 15 — une correction s'impose. Enfin, «cadrer parfaitement » avec le sens d'un terme, représente pour une explication un «avantage » très sensible. Bossuet n’est pas le seul que Renan rappelle à l'exactitude lexicologique. M. Le Hir voit-il dans « Zabulon » l’idée de «limites», «je n'ai pas », écrit son élève, « trouvé
- [cette acception à ce mot], mais bien celle d’« habitation », de la racine
zâbal, habitare » (8).
Outre ces données, dont l'observation guide l'interprète, il doit envisager le sens présumé à différents points de vue. Est-il naturel ? Ce critère s'impose particulièrement à Renan; il le détourne de croire qu’une expression signifie «les bras des mains ». Tant mieux, si telle manière de comprendre est «fort-rationnelle »; tant pis, si d’autres ne paraissent
(5) Ex., VI, 8, 9; Gen., IV, 26 (« Enos captus est, ete. »; voir en effet sur la piété de la race de Seth supra 342 n. 74). — Cf. aussi Zx., V, 16.
(6) Gen., XLIX, 14; Deut., XXXII, 24 (cf. Glaire, Chrest., 109). (7) « Invocatus est super nos » (Hæ., V, 3); cf. aussi v. 16 et Gen., XLIX, 26. (8) Gen., XLIX, 24, 13. — Cf. infra 495- 496 et 510.
492 LA SPÉCIALISATION HÉBRAÏQUE ni «raisonnables » ni «logiques ». Selon M. Le Hir, Dieu aurait mis un signe sur Caïn pour que nul ne le frappât,; mais, objecte son élève, «comment un signe propre à faire reconnaître Caïn était-il propre à empêcher de le tuer ? Ne l'eût-on pas reconnu sans cela ? Et si on ne l'eût pas reconnu, c'était justement ce qu'il fallait pour le mettre en sûreté, et le signe n'eût fait que le mettre en danger ». Un peu plus loin, même CTitique; Lamech n'a pas dû parler de punition: «car en maudissant les meurtriers, il se maudissait le premier ». Le moyen d'obtenir « quelque chose de-très raisonnable dans [ses propos] », ce serait de donner aux affixes le sens passif : « Si Caïn a été vengé.…, moi je le serai etc...» (9). Au ps. LXVIII, pourquoi le v. 11 n'est-il pas relatif aux cailles du désert? C'est, entre autres motifs, que cet épisode «rappelle l'ingratitude du peuple » : le verset devrait done exprimer la douleur et non, comme il le fait, la reconnaissance (10).
Si justes que soient ces considérations, elles demandent à être tempérées par le sentiment de l'antique. Diminuons les exigences de notre raison : «Nous n'avons pas l’idée» de la chose que représente le signe (11). Ne rejetons donc pas la traduction de M. Le Hir : elle est la plus satisfaisante, à condition de rester «dans le vague convenable à ces temps antiques». Pareillement, sa façon de rendre le verset sur Lamech «suffit au fond : c'est une simple imprécation que [celui-ci] fait par le désir qu'il a de n'être pas tué ». Ne sentons-nous pas aussi combien l'esprit des anciens était plus simple que le nôtre ? Voici le v. 11 des Bénédictions de Jacob; Vatable l'entend ainsi : « Les vignes de Juda seront si fécondes qu'il pourra attacher son âne [à la branche d'un cépage], et le charger du fruit qu'il en recueillera ». Mais Renan «ne pense pas que Jacob eût ces arrière-pensées; il veut dire simplement que Juda recueillera en «bondance les raisins les plus délicats... ». De même au verset suivant : ses « dents seront toujours plongées dans le lait, et par conséquent toujours blanches ». Pourquoi chercher un sens plus compliqué ? On aurait aussi mauvaise grâce à prêter à l'auteur des idées « détournées » et quasi « métaphysiques ». Sauf le mot rendu par angustia, qui est «très philosophique », ces vieux textes supposent des esprits « toujours préoccupés du sensible » (w. 10).
On doit donc se décider pour ou contre une interprétation, selon qu'elle est conforme ou non aux idées d'autrefois. Renan fait grand état, en faveur d'une de ses conjectures (v. 22), de « l'association que les anciens ont toujours établie entre dculus et concupiscentia », et surtout du «sens de invidia, invidiosa concupiscentia, qu'y attachaient certainement les Hébreux ». Les images qui leur étaient familières ont ainsi chance de se retrouver dans leurs écrits : c’est bien parce qu'elle répond à leur tour d'esprit que notre- traducteur croit apercevoir, en ce même endroit, une
(9) C'est bien ainsi qu’il faut comprendre.
(10) L'épisode est raconté dans Nombres, XI. — Gen., XLIX, 23: XV 11; Gen., IV, 15, 24: cf. encore XLIX, 22. à er TER,
(11) Certains conjecturent aujourd'hui que c'était un tatouage.