‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 239 sur 369 · LE RÉCIT GÉNÉSIAQUE ET LA GÉOLOGE · texte numérisé non relu

LE RÉCIT GÉNÉSIAQUE ET LA GÉOLOGE

Si ces idées tiennent, en 1855, leur place dans l’ensemble d'un système, elles ont commencé par avoir, en 1844, une autre valeur. Il n’est pas indifférent, par exemple, que Renan ait assimilé, quant à leur genèse, les Bénédictions de Moïse à celles de Jacob : ou bien en effet Moïse a été collecteur et non prophète, ou bien ce chapitre n’est pas de lui. Que ce dilemme ne soit pas formulé, n'importe : l'esprit qui souffle ici, on le sent déjà, n'est plus d'un apologiste. On s'en apercevra mieux encore quand on aura repris les choses de plus haut.

On avait, autour de Renan, trop d'estime pour les vengeurs de l'Ecriture, ce rôle flattait trop son instinet militant, pour qu'il ait été indisposé dès le début par la tendance apologétique d'un maître qu'il vénérait. Du reste, on ne saurait douter qu’il n'ait voulu croire d'abord à la vérité de histoire mosaïque : sans cela il n'aurait pas mis tant de soin à rédiger et peut-être à compléter (31) ses Notes sur les Fleuves du Paradis. Par là s'expliquent aussi ses efforts afin de présenter urte théorie acceptable du Déluge.

«Accorder avec le texte l'opinion contraire » à 4’universalité de ce cataclysme, cette tâche lui à été dépeinte si difficile qu'il ne se place pas, pour une fois, au point de vue du philologue. C'est «scientifiquement parlant » qu’ « on ne pourrait être », assure-t-il, «amené à nulle autre hypothèse » qu'à la sienne. Aussi l’insère-t-il dans une vue d'ensemble sur les premiers temps de notre planète.

Les pages que l’ancien lecteur de Laplace à consacrées au récit de ja Création n'expriment sans doute pas toute sa pensée. S'il n'y a rien mis de son crü — sauf la rigueur plus grande qu'il aura donnée à l'énoncé des objections —, on devine, par la suite, qu’il admet l'existence de ces périodes dont son maître ne veut pas. Antérieurement à l’homme, des soulèvements s'y sont produits, dont l'un aura donné naissance au Caucase. Celui-ci n'est point aussi récent que l’a prétendu M. Le Hir: les couches très inclinées, loin de lui être particulières, sont un caractère commun des montagnes.

Ces « révolutions géologiques » ont pris fin par le Déluge mosaïque, dont les vestiges, au lieu de former des blocs considérables, comme ceux des précédentes, sont en plus petits morceaux. Mais cette différence n'empêche pas qu'il « a dû opérer [d'aussi grands] changements que les autres ». C’est alors que la face de la terre a reçu un nouveau modelage, et voilà « comment la géographie antédiluvienne n'a guère de sens » pour nous.

Nous savons seulement que Îles fleuves du Paradis avaient une source commune : le Déluge l’a dispersée. Pour le reste, nous sommes réduits

aux conjéctures. Cependant les continents ne devaient pas se borner au

(31) A qui attribuer les « nouvelles recherches » qu'il ajoute (f° 307 r.) pour « corroborer » l'identification du Phase et de l’Araxe ?

plateau d'Asie. Ils s'étendaient sans interruption jusqu’à comprendre Amérique et îles. L'effet du Déluge à été de disloquer ce bloc, par des submersions ‘qui correspondent à nos Océans. Ainsi le Nouveau Monde a été brusquement isolé, avec les races qui s'y étaient diffusées antérieurement, et que nos navigateurs y ont retrouvées.

Grâce à cette conception du Déluge partiel, Renan se flatte d'échapper à une difficulté qui génait les catholiques, depuis que Cuvier avait, non sans sarcasmes, rendu l’homo diluvii testes de Schleuchzer «à son véritable genre, qui est celui des salamandres » : « Qu'on ne dise pas », écrit le séminariste, «que si [l’inondation qui à séparé les terres] a été contemporaine de l'homme, on devrait trouver des fossiles humains. Non; car où faudrait-il chercher ces fossiles ? au fond de la mer, puisque, depuis, les choses sont restées à peu près in statu quo (32) ». Autre avantage. Que n'a-t-on pas dit sur «la dégradation de quelques nations [des] iles écartées et même d'Amérique », ou au moins sur «leur totale différence des nations européennes » ! Eh bien! ces faits se comprennent maintenant : «Ce seraient des restes de la race antédiluvienne » (33).

Ce premier suecès encourage Renan à ne pas s'en tenir non plus au système de M. Le Hir touchant la durée du Déluge. Redevenu strict observateur de la lettre, il souligne les versets 11 du ch. VIT et 4 du ch. VIII, qui placent cinq mois entre le début de la pluie et l'arrêt de l'arche. Ces « cinq mois ne peuvent équivaloir à trois cent quarante jours » (34). En «donnant trente jours» à chacun, cela fait cent cinquante jours, soit juste le temps indiqué par Moïse au v. 24 du ch. VIT (35). Il est vrai qu'il a parlé auparavant (v. 12) de quarante jours de pluie; ce qui causerait une difficulté s'il fallait les compter en plus. Mais ils doivent rentrer dans les cent cinquante durant lesquels les eaux prévalurent.

Est-ce à dire que cette solution soit sans défaut ? Non, et son auteur ne tarda pas à s’en apercevoir. Si M. Le Hir a pris le parti que l'on sait, c'est pour mieux rendre compte du eh. VIII, v. 5. Supposons en effet, avec Renan, que l'arche s'est arrêtée sur un sommet le jour même où les eaux ont commencé à décroître : que sont devenues les quinze coudées, dont les plus hautes montagnes avaient été recouvertes (VIT, 20) ? Personne ne songeant au tirant de l’arche, le seul expédient serait d'accepter la leçon keri de la Vulgale (36), « qui donne dix jours d'intervalle. Car en ce

(32) Renan ne s'explique pas bien, en revanche, l'état dans lequel ont été trouvés certains animaux du Nord, si leurs restes proviennent du Déluge. Comment se faitil qu'ils soient entiers, et « englobés dans le rocher avec leur poil » ? Ceci « sera toujours inexplicable, et suppose une pétrification soudaine dont nous n'avons -pas idée ». Mais « ce ne sont là que des exceptions », la plupart des animaux n'étant représentés que par leurs ossements. S

(33) Cette nouvelle idée est consignée d’une encre légèrement différente. (34) Le lecteur est prié de se reporter supra 444, où le comput de M. Le Hir a été exposé. ;

(35) Cette indication est reproduite textuellement au v. 3 du ch. VIII On n'a pas lieu d’en être surpris, vu ce qui a été dit plus haut sur « le style de ce passage fort fécond en répétitions». - SET

(36) Cf. supra 435. . |

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