PREMIERS SYMPTOMES D'ÉMANCIPATION
temps les eaux ont pu décroître suffisamment pour cela. Mais alors, comment [les v. 4 et 5 du ch. VIII mettent-ils] deux mois et demi de distance: entre l'arrêt de l’arche.et l'apparition du sommet des montagnes ? »
Ainsi la question reste en suspens. Mais il est significatif qu'elle ait été posée. La forte personnalité de Renan ne demande qu'à se manifester, même, pour commencer, au profit de la foi : « Remarquez », écritil, «le rapport de la tradition mosaïque avec cette hypothèse [sur la formation de nos Océans par un Déluge]. On peut en effet les réduire: toutes deux à cette formule identique : un calaclysme depuis l'existence de l’homme. Il faut avouer que l'hypothèse scientifique et la révélation s'appuient fort bien ». Qui reprocherait au séminariste son besoin d’indépendance, s’il le trompe au service de la bonne cause? Aussi, M. Le Hir restreint-il le jour mosaïque à vingt-quatre heures, Renan se rallie à l’idée des périodes. M. Le Hir est-il pour l'universalité du Déluge, Renan est contre. M. Le Hir assigne-t-il telle durée à ce cataclysme ? Renan la raccourcirait.
Qu'il préfère, dans deux de ces cas, la solution la plus libérale, ce: n'est pas l'essentiel à nos yeux. Tant qu'il s’amuse à ces exercices, ses maîtres n’ont pas lieu de s’alarmer : il est ingénieux, mais non hardi. Il sait — M. Le Hir le lui a dit — que l'universalité du Déluge «n'est pas de foi». Il a lu à Issy chez Frayssinous, que la thèse du « périodisme » « n'est pas condamnée, et qu'on peut la défendre sans blesser en rien la doctrine orthodoxe » (37). C'est sur des sujets d'un autre ordre qu'il faut observer ses réactions.
Voici par ‘exemple la- sentence du ch. II de la Genèse, v. 24. Renan: s'écarte doubiement de la décision tridentine. Cette parole attribuée par Jésus à Dieu, ne serait pas même d'Adam : il faudrait y voir une simple. «réflexion de Moïse ». Et ainsi «ce ne serait pas proprement l'expression d’un devoir : cela seulement voudrait dire : voilà pourquoi c’est un usage que... ». On comprend que le séminariste mette cette remarque à l'abri de: la formule : « à ne considérer que le texte (38), on pourrait etc. ». L’argur.ent d'autorité, si on le lui rappelait, le trouverait soumis.
En serait-il de même, touchant la réalité des miracles bibliques ? Aucune note critique ne l'attaque de front. Certes, l'étude sur Habacuc contient une mention de « nos médailles de la Sainte Vierge, dites miraculeuses », qui confirme un scepticisme déjà attesté (39). Mais, s'il s'étend de la dévotion à la Théologie, c'est ce qu'on ne voit guère. Le seul indice à relever serait cette observation sur le v. 12 du troisième chapitre de l’Exode : ha-oth, écrit Renan, « peut, je crois, se rendre par monumentum, « souvenir » el non « miracle en témoignage ». Encore la suite du verset se prête-t-elle trop bien à cette interprétation, pour qu'on doive:
(37) Défense du christianisme, t. II, 47.
(38) Voir la même tournure à Gen., XLIX, 10; cf. supra 341. (39) Cf. supra 57 et n. 117. — Hab., III, 4.
y voir une manière significative d'économiser le surnaturel. On ne sait non plus dans quel esprit à été rédigée cette traduction du v. 3 xCAPPTOchons, dit Moïse, et voyons cette grande merveille, pourquoi le buisson ne se consume pas ». La légende rabbinique d'Abraham sauvé du feu n'a pas induit l'auteur de la XLI Observation Psychologique à rappeler la fournaïise de Daniel ni l'huile bouillante de saint Jean. Est-ce faute d'y avoir songé ?
De même, les prophéties ne paraissent point rencontrer en ‘lui un fervent défenseur. Non qu'il conteste leur accomplissement. Il se contente de laisser à son maître la responsabilité de certaines identifications (40); ce qu'il se demanderait plutôt, c'est s'il y a bien eu prédiction. Non seulement le mot de « bénédiction », mais ceux de « promesse » et de « souhait ». viendraient plus volontiers sous sa plume (41). Et puis, n'est-il pas curieux que la bénédiction soit toujours tirée du nom? qu'elle le soit, par exemple pour Japhet, à l’aide d'un jeu de mots (42) ? Moïse a-t-il eu besoin du Saint-Esprit pour prophétiser, alors qu'il n’a guère fait que « suivre comme type » les Bénédictions de Jacob, jusqu'à les décalquer parfois (Deut., XXII 16)
Ces dernières questions, Renan ne les a pas énoncées. Mais il était bien capable de se les poser, si l'on en juge par ce qu'il écrit soit sur le aphsé-érez d'un verset deutéronomique (ib. 17), soit sur le ch. XLIX de la Genèse. La prenïière expression, selon M. Le Hir, est une hyperbole signifiant « jusqu'aux terres les plus lointaines »; « ceci », note Renan entre parenthèses, « infirme les preuves qu'on tire de sa force pour les endroits messiaques ». Le second texte le trouve rebelle à la lecture « ille cujus ete. ». Qu'elle ait pour elle les arguments critiques, soit. Mais elle est trop peu conforme à l'esprit des anciens Hébreux : «ils allaient toujours au fait : tel ou tel possède le sceptre; donc il est à lui ». Séparer, comme le voudrait M. Le Hir, « celui qui le possède de celui duquel il est », c'est une distinction dont ils étaient incapables. Aussi la « traduetion littérale » du séminariste porte-t-elle, au lieu de : « jusqu'à ce que vienne celui à qui 1l appartient réellement », « .….donec veniat ftranquillitas ».
Que cette version soit compatible avec l'interprétation rationaliste (43), ce n’est pas le plus grave : l'arrêt est moins significatif que les considérants. Pour que Renan argumente ainsi sur l'une des promesses de l'A. T. qui portent le plus visiblement, à des yeux catholiques, la marque de Dieu, comme il faut qu'il se meuve, dès ce moment, dans un ordre d'idées étranger à la foi! Il a tellement pris l'habitude de regarder la Bible juive comme un livre humain, qu'il n'admet pas que ses auteurs
Hir ».
(41) Deut., XXXIII, 24.
(42) Japhet (qu'il dilate) et Jéphet. — Cf. encore Note à Gen., VIII, 10.
é Se supra 456. Comment Renan a-t-il pu, dès lors, écrire à Hab., III, 3 « Les Juifs se figuraient toujours le Messie sous la figure d't uéran! ? CE po e20. g in conquérant » ?
(40) Hab., III, 5, T (cf. supra 474). Il répète avec insistance : « selon M. Le