ADAM ET NOUS
sous des couleurs qui nous sont assez familières «le mode d'action que la révélation attribue ici à Dieu». N'existe-t-il pas en effet dans la vie civile des rapports tels entre le tuteur et le pupille, les parents et l'enfant, le prince et les sujets, que l’on impute parfois aux seconds la responsabilité de ce que font les premiers ? Comparaison cominode, mais qui risquait, si on la poussait trop, de ravaler la majesté du dogme. Le Sulpicien n'était pas sans appréhender cette conséquence, et il prenait les précautions voulues (111), avant de passer à une autre explication.
Il y en avait une, en effet, et des plus célèbres, qui consistait à admettre «la préexistence des âmes ». Les corps de tous les hommes auraient été en germe dans le premier homme, chacun uni à l’ime qui lui était destinée. Ainsi ces âmes auraient existé personnellement en Adam, et l’on comprend qu'elles aient toutes trempé dans son péché. Leur participation, de cette manière, était établie. Certains même trouvaient qu’elle l'était trop bien. Le «moi» qu’on. a, disaient ils, conféré à ces âmes ne s’accommode plus &e l'expression paulinienne : bien plutôt qu’en Adam, elles ont péché en elles-mêmes. A quoi les partisans du système répondaient en leur refusant toute personnalité véritable. En réalité, elles «n'ont eu qu'un instant la conscience d’elles-mêmes : c'est au moment où Dieu leur demanda si elles consentaient à s'identifier moralement en Adam pour les résultats de sa chute ou de sa persévérance. Mais depuis ce moment, elles retombèrent dans leur torpeur et n'eurent plus de volonté et d'action qu’en Adam ».
Quoi qu'on pensât de cette hypothèse, — et Renan, semble-t-il, n'en pensait aucun bien (1142) — M. Icard avertissait ses élèves qu'elle n'avait jamais été condamnée. On rencontrait, d’ailleurs, des spéculations du même genre, en abordant le problème de la transmis: sion du péché. On ne pouvait guère le traiter sans toucher à celui de la production des âmes. Renan retrouvait là, parmi les solutions, la fameuse «théorie ex traduce», qu'il avait déjà eu l’occasion d’étudier à Issy. On continuait de la juger peu acceptable (113). Et l'on sortait assez vite de ce champ difficultueux, grâce à la définition privative qu'on avait naguère donnée du péché : on eût été bien plus en peine d'expliquer la «transmission d'une qualité positive ».
Si délicat que fût ce travail, il n'aurait pas, croyons-nous, découragé l’ingéniosité du théologien. Mais celui-ci avait mieux à faire. Il avait à préciser à quel instant le péché originel frappe les créatures,
(111) « Ce n’est pas que nous voulions établir aucune relation véritable entre ces locutions et le péché originel ; c’est uniquement pour chercher [une analogie] dans les faits sociaux dont nous sommes témoins », tout en sachant que « la justice humaine ne peut offrir aucun type parfait » de la conduite de Dieu.
(112) Elle « peut paraître ridicule », écrit-il dans sa Rédaction, sans que ses Notes de Cours aient rien qui corresponde à ce jugement.
(113) Cf. Trav. de Jeun., 102 et n. 18. #
et si aucune n'y échappe. La proposition suivante, déclarait-il, est certaine et de foi: «Tous les hommes ont été conçus dans le péché, et il leur est imputé à tous au moment de leur conception» (114). Rien en effet de plus formel que le mot «omnés» de l'Epiître aux Romaïns. Logiquement, la question eût dû être close : elle se rouvrait au contraire par l'exception de la Sainte Vierge, et une petite Dissertation se greffa sur la précédente. Elle demeure comme un intéressant témoin de ce que Saint-Sulpice enseignait à ce sujet, onze ans avant la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception (115).
Ce Dogme, on l'entrevoyait se définissant dans le futur: que Marie eût été conçue sans péché, cette proposition n'était pas «de foi», mais elle pouvait «un jour le devenir». Les esprits y étaient si bien préparés, qu'on n'eût pas trouvé en 1843, assurait M. Icard, «un seul docteur catholique qui refusât de l’admettre ». Elle était donc dores et déjà «certaine », à quelque système particulier qu'on se ralliät pour expliquer le mode de cette unique exemption.
On en distinguait trois, dont le premier, il est vrai, était «à peu près abandonné» en 1843, même chez les Dominicains. C'était celui des Thomistes. Il consistait à dire que la Vierge est bien sortie pure du sein maternel, mais parce qu'elle avait été purifiée dedans: elle avait eu besoin de cette opération, ayant commencé par être, ne füût-ce qu'un instant imperceptible, souillée dans sa conception. C'est ce que n’admettaient nile second système, ni le troisième. Pour l’un comme pour l’autre, la Vierge a été exemptée de la souillure originelle. Mais l’un voulait que néanmoins elle eût été comprise en principe sous la loi universelle, à laquelle l'aurait ensuite soustraite une dispense spéciale de Dieu ; l’autre l’exceptait de cette loi même, vu que Dieu, en créant l’homme, dut tout prévoir, y compris que l'Incarné aurait besoin d'une mère : c'est donc dès le principe que le privilège de Marie a été décrété.
Privilège gratuit et si légitime ! M. Icard insistait sur le premier point, mais encore plus sur le second. Il énumérait les raisons de convenance qui ont dicté la décision divine. En voici une : «Comme il n’y à en Dieu ni passé ni futur, le Verbe, quand il fut concu, avait déjà [pour Marie] tout l'amour filial qu'il devait lui porter dans le temps ; or si à ce moment elle eût été dans le péché originel, il n'aurait pu que la hair ».
Ces hautes réflexions n'excluaient pas d’autres considérations non moins favorables à l'I C., et plus propres à frapper les simples. La dévotion de M. Olier pour Marie survivait dans une certaine mesure chez ses disciples, et les rendait particulièrement sensibles aux
(114) Cf. sur l’universalité du péché d'origine Bailly, lib. laud, VII, 150 qui porte une correction aulographe de Renan.
(115) On pourra en rapprocher une curieuse note de Michelet, de peu antérieure (1841), sur le culte de la Vierge à cette époque (Jeanne d’Arc, éd. Rudler, I, 59 n. 3). Cf. aussi infra 282 n. 35, Vie
L'ESPRIT DE « JUSTE MILIEU » 57 miracles que cette sainte Mère était censée opérer. Qu'à cet égard Renan réagit déjà assez nettement contre son entourage, on s’en rend compte en comparant ses Notes de Cours avec sa Rédaction.
M. Icard avait ‘raconté les disputes de Saint Dominique et des Albigeois sur VE C. (116). A la gloire de cette croyance, le Saint composa un livre, que l’on convint de jeter au feu: s’il ne brülait pas, ce serait une preuve qu'il contenait la vérité. Là-dessus les Notes disent : « Et le miracle arriva ». Quelle école, pense-t-on, pour le futur historien des Origines ! Mais penchons-nous sur sa Rédaction : à la place de «et», on lit «La légende rapporte que..». Ce récit, continuait le Sulpicien, est fait par des auteurs «graves » : après avoir transerit cette épithète, notre séminariste eut un repentir, et il la barra. Et comme les conclusions orthodoxes Ss’autorisaient un peu plus loin de certains effets surnaturels, il ne put se retenir de les désigner à sa façon : c'étaient des miracles «attribués » à la médaille «dite» miraculeuse (117).
On reconnaît là celui que la conversion d'Alphonse-Marie Ratisbonne avait, semble-t-il, laissé quelque peu sceptique (118). Dès qu'il s'agissait de miracles, Renan n'admettait que le strict minimum ; encore était-ce sans trop y regarder. Mais if se fermait aux croyances facultatives. Sous ce rapport, il passait en sobriété les Sulpiciens les plus retenus. Pour ceux-ci, les «conversions subites » que lon attribuait à la Vierge étaient «authentiques et inexplicables sans miracle ». Si, dans les autres récits, certains faits ne leur paraissaient «pas assez attestés, ou pas évidemment miraculeux», encore penchaient-ils à croire que plusieurs défiaient la critique. En 1843, Renan était ässéz docile pour mettre en forme cette opinion; s'y ranger au fond, c’est à quoi nous croyons qu'il avait quelque répugnance. Bien plutôt commençait-il à juger sans bienveillance l'attitude de M. Icard, qui pensait faire preuve de prudence, en déclarant «impossible et d'admettre {ous ces miracles, et de les rejeter tous»: plus il alla, et plus cette façon de «prendre des milieux en homme sage» lui parut être une caricature de l’éclectisme (119).
Or c'était là pourtant l’un des caractères de l'enseignement de Saint-Sulpice. L'esprit de «juste milieu» ne régnait pas alors seulement dans la société civile. Il était de nature à conserver aussi bien l’orthodoxie religieuse que la royauté parlementaire.
Si, en effet, le professeur de Renan montrait tant de modération, c'est qu'il ne voulait pas, en se déplaçant à droite ou à gauche, être
(116) Une Vie de Saint Dominique avait été publiée par Lacordaire en 1841. (117) Cf. infra 501.
(118) Cf. Fr. Int., 205 (1. du 3 mai 1842).
(119) Cf. Cah. de Jeun., 135 ; ét déjà Trav. de Jeun., 101-104. — Vol. 11.479 f9S 133-- 148 ; Bailly, lib. laud., VII, 134-141,
«obligé d'embrasser les querelles d'une école ». TI savait qu'on se laisse, dans ces cas-là, entraîner à des excès. Or son rôle se bornait à «défendre la stricte doctrine proposée par la foi». Cette conduite lui paraissait préférable, non seulement en soi, mais eu égard à la grande tâche que le malheur des temps imposait à l'Eglise, c'est-à-dire l’'apo logétique. Les conditions en étaient si présentes à sa pensée, qu'il recommandait «de ne proposer aux incrédules que ce que la foi offre d'inflexible, et de leur céder à propos ce sur quoi elle se tait». Voilà ce qu'il était si difficile de faire, quand on était d'un parti.
De pareilles dispositions préservaient le Sulpicien de «grossir outre mesure le bol alimentaire » (120) que ses élèves devaient ingérer. Ne l'aurait-il pas, au contraire, plutôt diminué ? Sans retenir cette impression, l’on peut dire qu'il est porté aux solutions les moins rigoureuses. A plusieurs reprises, il emploie l'épithète de « sévère » pour qualifier un auteur auquel il renvoie ; il l'applique même à Bailly.
On ne saurait nier que ces préceptes, ces appréciations ne finissent par donner une impression de bonhomie. Quand on voit ce maître de Morale, jusque dans la controverse du probabilisme, déclarer qu'un certain bon sens est, à parler généralement, la meilleure de toutes les règles », on lui sait gré de traiter la Théologie, comme on eût dit au
XVII* siècle, en «honnête homme ».
Si cette apparence ne se soutient pas toujours, c'est que son éloignement de la discussion fait parfois l'effet d'une dérobade, surtout lorsque la thèse, comme celle du dam des enfants, a quelqu® chose de choquant. Toutefois cette manière de tourner les points épineux, dans bien des.cas, se justifiait par le caractère pédagogique d'un Cours, où l'on devait aller au plus pratique. A cette condition seulement, on pouvait initier en passant les séminaristes aux difficultés de l'heure, Aïnsi faisait-on dans le Traité des Lois, à propos des lois ecclésiastiques. L'on se gardait d'apprécier les appels comme d'abus (121) : l’on indiquait seulement la conduite à tenir, «les choses étant comme elles sont». L'on ne décidait point de qui les évêques nommés reçoivent immédiatement leur pouvoir. «Ce qui importe, c'est que, quoi qu'il en soit, ce pouvoir est subordonné au Pape ».
Malgré cette réserve, M. Icard en a dit assez pour qu'on puisse, en parcourant les Notes de son Cours, discerner l'attitude de sa Compagnie à l'égard du pouvoir civil. Ah certes! rien n'y ressemblait à l'insolence militante de Veuillot, ni à la fougue démocratique de Lamennais. Saint-Sulpice était trop juste et trop prudent pour ne pas
(120) L'expression est de Renan, Souv, d'Enf. et de Jeun., 268.
(121) Il y en avail eu sous Louis-Philippe, l’un, par exemple, dirigé contre l'évêque de Clermont (Thureau-Dangin, L'Eglise et l'Etat sous la Monarchie de Juillet, 87-n:.°1% cf. aussi id., Hist. de la Mon. de Juillet, Il, 334). Le Cardinal de Bonald, de Lyon, fut déféré au Conseil d'Etat pour avoir, en novembre 1844, livre de Dupin aîné ; le Conseil d'Etat, (Th. Dangin, l'Eglise et l'Etat ete., 369).
archevêque condamné un en mars 1845, déclara qu'il y avait abus