LES NOMS DIVINS
aient, même sur ce point, dépassé leur horizon naturel. Vienne le moment d'émettre, au v. 18, une vue d'ensemble sur ce morceau, et l'on dira jusqu'où le porte sa hardiesse.
Nous n'en sommes pas encore là. Renan s'applique à l'étude des noms divins; et ce n'est pas, semble-t-il, dans une intention critique. Le début de l’£Exode, qu'il traduit tout seul, lui offre à cet égard des textes suggestifs. Au ch. IT, on lit successivement Malakh Jehovah (v. 2), « Jéhova » (v. &a, 7), « Elohim » (v. 4b, 6). La première appellation, d'après sa forme, doit désigner « l’ange de Jéhova », et les deux autres noms qu'il reçoit confirment que cet ange, c’est « le Messie, et non un ange ordinaire». Référence bonne à inscrire en marge de la Note sur le Verbe, au v. 6 de Genèse, VI. <
La célèbre parole d’Erode IT, v. 14, est ainsi rendue par Renan : « Je suis qui suis », « Le Je suis m'a envoyé ». Il commente le v. 3 du ch. VI sans envisager la difficulté que l’on connaît (44) : « Dieu », se borne-t-il à écrire, « oppose. son nom de Schaddaï à son nom de Jéhovah; le premier seul lui à convenu jusqu’à la révélation mosaïque ».
L'importance de cette question explique certains détails de ses Notes sur le ps. LXVIIT, que du reste il n’a pas eXaminé avec rigueur. Notet-il, au v. 12 : « Le psalmiste ne se sert jamais de Jahvé, mais de Adonaï [v.12] et Elohim [N. 11, 10, 9, etc...] », il auraît dû corriger cette erreur, puisqu'il remarque au v. 21: « C’est la première fois que le nom de Jéhova est écrit au complet ». Ceci même, il est vrai, n'est-rien moins qu'exact : si l’on ne lit que Jâéh aux v. 5 et 19, le v. 17 contient Jahvé. Mais notre hébraïsant joue de malheur : ne traduit-il pas, au v. 9, Elohim par « l'Eternel » ?,
Il ne dit rien alors du sens de ces termes, qu'il à suffisamment analysés dans son travail sur l'Exode. 11 y à reproduit l’enseignement de son maître (45), par exemple en dérivant Elohim « de älah, adoravitl » (I, 17), et utilisé, pour Schaddaj, les notices de Buxtorf. Ce mot exprime la puissance, rayzoxodrws ; Comme il a tout créé, Dieu peut tout anéantir, de là son nom (rac. schädad, vastavit) ; les Talmudistes, eux, le font dériver de aschér daï, « qui se suffit à lui-même ». La note à Adonaj (AV, 10) est plus brève : « Longue consacrée à Dieu. De adon, doun, judicare ».
Un autre point à considérer de près, c'est le keri de Jéhova. Il à les voyelles d'Elohim au v. 21 de l’'Exsurgat; au v.3 d'Erode VI, « la Vulgate a traduit Jéhovah par Adonaï, nouvelle preuve qu'on lisait ainsi, et que les voyelles de Jéhovah sont celles de Adonaï ». Cette ancienne version rend « l'ange de Jéhova » par « Dominus » (46), et Renan peut ajouter ce détail à sa dissertation sur le Verbe. Il y propose également de rattacher l'expression plurielle « les anges » à « Elohim ». Elle en serait
(44) Cf. supra 468-469.
(45) « Jehovah, fut. Kal de hâvâh, esse; éhjéh, sum, fut. pour présent indéfini, l'éternité ». Cf. supra 425.
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(46) Comme à Gen., II, 4, où les Septante traduisent : 05105.
l'équivalent, ou on l'a formée analogiquement : « peut-être. dit-on les anges pour l’Ange, comme on disait les Dieux pour Dieu » (47).
Cette forme, en tout cas, ne paraît pas l’alarmer, bien qu'il la rende très littéralement (48), et qu'il souligne aussi l’affixe pluriel de Adonaÿj, Domini mei. Est-ce que l'hypothèse de l’idolâtrie originelle ne s'est pas relevée dans son esprit, de la sentence que M. Le Hir avait prononcée sur elle ? sa croyance même au progrès, qu'il n’a pu désavouer, a-t-elle dû s'accommoder de cette exception ? On serait porté à le croire, vu ce qu'il a écrit dans la suite sur le monothéisme premier de la race sémitique. Mais certains passages de son travail sur les Psaumes, où le séminariste s'est montré plus critique que le lauréat du prix Volney, enlèvent du poids à cette considération.
Il n'y a donc, pour l'instant, qu'à recueillir ses Notes sur les représentations de Jéhova. Il ne souligne point, au ch. IV de l'Exode, l'étrangeté du verset (le 24°) qui ouvre l'épisode de l'époux de sang : « Et vint à l'encontre de lui Jéhova, et chercha à le faire mourir ». Les passages où l'on parle du nez de Jéhova ne l'arrêtent pas non plus, sinon pour en expliquer le sens figuré (49). La voix de Dieu ne serait pas la parole, mais «un certain bruit, que Dieu faisait d'ordinaire en se promenant, et qui était devenu familier à Adam » (50). Ce bruit, c'était « peut-être le tonnerre », «toujours ainsi désigné dans la Bible », ou comme le roulement d'un char sur les nues. Une «expression fort commune dans les livres poétiques» montre Dieu «equitans super caelos ». Toutes images dont Renan s’abstient de souligner le naturalisme. Il est aussi réservé quant au lever ou à la sortie solaires de Dieu, dont les éclairs sont les flèches. Si le char de Dieu lui rappelle celui de Salmonée (51), il n’inscrit aucun parallèle païen à côté de cette Note sur le Cantique de Debora (v. 20) : «Des cieux on combattit contre eux, comme nous dirions les habitants du ciel, les anges, les astres ». Et il consigne sans commentaire l'idée que Becelzébul aurait été une sorte de divinité « analogue au dieu- Terme des Latins ». En Bretagne, il aura moins de retenue.
Dès à présent, en revanche, il tend à effacer la différence irréductible qui sépare, selon l'orthodoxe, Israël de ses voisins. Une explication de son maître (52) lui permet de caractériser l'invocatio du v. 3 d'Erode V comme une coutume ancienne, plusieurs fois mentionnée dans la Bible. Or, ajoute le clerc tonsuré, cette «sorte d'initiation, de consécration à un
(47) Le Cantique de la Mer Rouge porte, au v. 11 : « Qui est comme toi parmi les Elim, Jehova ? » Les mots soulignés manquent dans la traduction latine de Renan.
(48) «< Et ïil dit : Moi les dieux de tes pères »; « Dii patris mei » (avec l'article, «Toùs Deos ») ; « Et dit les dieux à Moscheh » (Ex., III, 6; XV, 2: III, 14).
(49) Gen., VIII, 21; Deut., XX XIII, 10; Hab., III, 8; Ex., IN, 14. (50) Cf. supra 467 et n. 38. Il adapte ainsi une opinion rapportée par M. Le
Hir : « Quelques-uns ont supposé que c'était le bruit que Dieu faisait en se promenant ».
(51) Ps LXVIIT,.8, 18, 34: Deut, XXXIII, 26, 2; Hab., III, 8, 11. (52) Cf. supra 445 et n. 45, et la suite : « C'est probablement dans un sens
analogue qu’il faut entendre ces locutions usitées souvent dans les premiers chapitres de l’'Exode : « Deus Israel vocatus est super nos ».