PIÈCES INTERPOLÉES OU COUSUES ENSEMBLE
Or, ce côté n'est pas le seul où l'orthodoxie soit ébranlée. A d'autres plaise de justifier la substitution de Chanaan à Cham comme on explique le péché originel. Observons plutôt. Là où les fils de Noé sont énumérés (IX, 18 et X, 1), Cham figure en second; donc il n'est pas le plus jeune. Or, c'est au « plus jeune fils », que IX, 24 impute la faute. A qui cette désignation convient-elle, sinon à Chanaan, que X, 6 nomme en dernier lieu (58) ? Voilà le coupable; et le v. 22, qui contredit matériellement cette conclusion, l'appuie en ce sens que Chanaan ne devräit pas y être mentionné, si Cham a tout fait. Supprimons-y done Chûm abi, « Cham père de » : ces mots sont de trop.
L'élégance de cette méthode a dû d'autant mieux séduire Renan, que la «faute » ainsi dénoncée n'est guère: qu'une glose. L'interpolation qu'il aperçoit, non moins justement, dans le ch. VI de l’'Erode serait déjà plus massive. L'auteur, aux v. 27 et circa, revient sur les noms d’Aaron et de Moïse, pour affirmer qu'ils sont bien les héros de l'histoire : « Ces notes », écrit Renan, « et répétitions de choses que le récit disait suffisamment, donnent bien à cette génération l'air d'un fragment intercasé, où ces notes eussent été ajoutées aux deux derniers noms, comme les plus célèbres » (59): x
Comment cette sagacité ne se serait-elle pas exercée aussi sur les singularités du plan de la Genèse? Ce n’est pas qu'au début, l’alternance des noms divins ou la signification d'éléh totedcth aient provoqué chez Renan des réactions bien nettes. Tout au plus devinerait-on, à un ou deux signes, que l’enseignement de son maître ne le persuade pas sur tous les points (60). Il y en a un, pourtant, auquel il adhère : la théorie des sources, qui prend à ses yeux un singulier relief. Il l'utilise pour expliquer le v. 10 du ch. IT, où il est question du fleuve aux quatre bras. Pourquoi n'y pas voir un document antédiluvien, dont l’auteur aura « décrit les choses comme elles étaient de son temps »? Moïse a dû le recueillir tel quel, bien que « les choses eussent changé depuis ».
Si le Sulpicien eût pu avouer cette conjecture, il n’en est pas de même de celles auxquelles Renan s'est livré à partir du ch. X, et premièrement sur l'antichronisme relatif à Babylone. A peine a-f-il, au v. 3 du ch. XI, consigné l'explication de M. Le Hir, qu'il ajoute sans transition ni précaution : « Preuve que, de part et d'autre, cela s’est fait par intercalation ». Or, qu’a-t-on ainsi intercalé? Des « pièces »; et c'en sont encore qui forment le récit de l’émigration d'Abraham. Moïse n’a pas pu se contredire à ce point : les « embarras » doivent venir d’ailleurs. La fin du ch. XI et le début du XII° sont deux « fragments séparés », qu'on aura « accolés ensemble ».
(58) Mais il le nomme — ce que Renan ne dit pas — parmi les fils de Cham, et non de Noé.
(59) En marge de ces versets, la Vulgate de Renan porte : « interpolata juxta plures ». Mais cette Note se rattache probablement à la lecture de Jahn, qui eut lieu l’année suivante.
(60) Cf. supra 480-481 et 481 n. 72, et surtout 480 n. 68, avec le verbe à réticence (« M. Le Hir croit. »).
Que l'on veuille bien maintenant conférer ces conclusions avec les thèses catholiques. Les apologistes les moins sévères consentent à admettre que Moïse se soit aidé de matériaux; mais à la condition que ces documents soient nationaux et véridiques, et qu'il en ait fait un usage parfaitement réfléchi. Or, que pense Renan 9 Séduit par l'hypothèse des fragments, il la traite dans un esprit aussi peu orthodoxe que possible. Ces pièces ont été, selon lui, «accolées » par « le collecteur »; leur chronologie différant, il «n'a pas eu soin de Îles faire concorder ». Les notices sur Nemrod et Babel sont «hétérogènes ». Quant à leur origine, à leur valeur, les indices se multiplient sous l'œil attentif du critique. Voici les versets 8 et suivants du ch. X; voici, au ch. XI, les versets 3 et 4, d'une « physionomie » si «particulière ». Voici surtout un chaldaïsme, à l’avantdernier mot du v. 6... qui rapporterait ce morceau à «l'Orient où le fait s'était passé». Ce n’est pas là de l’histoire hébraïque, ni même de l’histoire. Mieux vaut voir dans le premier texte «la courte légende du temps sur Nemrod »; dans le second, « une légende célèbre »; dans le troisième, « une légende babylonienne sur le nom » de Babel. Des « légendes populaires » s’aperçoivent à la fin du ch. XI et au début du ch. XII. Les Bénédictions de Moïse elles-mêmes, Renan l'indique au v. 18, ne sont pas «un Cantique proprement dit, mais un recueil de légendes sur chaque tribu ».
On comprend, dès lors, que le nom de Moïse ne vienne guère sous id plume du séminariste. Quand et par qui le livre de l'Exode a-t-il été interpolé? Qui fut le « collecteur » de la Genèse? Point n'est besoin de poser ces questions : il suffit que la Genèse apparaisse comme une compilation mal faite, et qui n'apprend rien de sûr ni sur le passé ni sur l'avenir. Tout croule en effet, depuis le miracle de Babel (61), jusqu'à la prophétie du père de Juda. Si, sur ce dernier point, Renan pense autrement que les rationalistes, son sentiment n'est pas moins hardi; et leur hypothèse, en général, lui paraît «favorisée » par les données du texte : qu'il s'agisse de la toponymie palestinienne ou des incohérences du récit génésiaque, elle «explique à ravir » les difficultés.
Ainsi, ce qui a mis la Révélation en danger, ce ne sont pas les sciences de la nature, mais bien le mortel ennemi qu'elle porte en ellemême, dans les tares de son texte. Voilà ce que la méthode de-M. Le Hir a permis de déceler, parce qu'un esprit du premier ordre a su appliquer ce qu’elle comportait de règles correctes, là même où le résultat risquait de n'être pas conforme au vœu de la foi.
Renan est donc, en cette fin d'année, un rationaliste d'intention. Sous sa main, mosaicité, inspiration, surnaturel, s’estompent ou s'effacent. Cependant, entre cette critique du Pentateuque et la résolution qui aurait dû s’ensuivre, dix-huit mois s'écouleront encore. Cependant, à l'époque même où ces illuminations se produisent coup sur coup dans son esprit, le
(61) Du moment que ce miracle est légendaire, il n’y a pas d'inconvénient à adopter l'étymologie en rapport avec ce miracle, Voir en effet Trav. de Jeun., 140 (et infra 601 n. 1): Hist. des L. Sém., 31. , 2