‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 246 sur 369 · LA MENTALITÉ ANTIQUE · texte numérisé non relu

LA MENTALITÉ ANTIQUE

‘aure par le construit, au ch. IT de l'£xode, v. 3, doit être rapprochée de :

« une nacelle de. »; une expression du ch. V, v. 20, est tout à fait semblable à notre vulgaire « de chez Pharaon ». Au verset suivant, le pronom relatif aschér est pris au sens conjonctif : ce double rôle est aussi celui de 67, quod (deux neutres), et « que ». Des hébraïsmes répondent aux hellénismes, soit au v. 9 des Bénédictions de Moïse, soit au Ch. I de l’£Exode, dont le v. 18 provoque cette note un peu hâtive : « Madoua. 11 y a une tournure tout à fait analogue en grec : rt robevres (sic), quid volentes, cur ? » Mieux vaut rapporter une remarque sur un nom propre en ij (ha-Chitti), qui « n’est ni le singulier, ni le pluriel », mais « un nom général comme. « le Turc », etc. ».

Voici maintenant des associations d'idées identiques. Tel mot, en breton, a les deux mêmes sens que schälach (projicere, mittere). Dodäh est sous la racine doud (jädad), comme son équivalent latin amita ressemble à amare ;schiphchah et mischpâchäh rendent exactement famula et familia. Enfin certaines figures sont analogues ici et là. Moïse a pu employer l'expression « les Pharaons de nos ennémis » : l'équivalent en serait chez nous « les Césars ». « Occident et midi », deux mots qu'il ne faut pas croire plus précis que notre « à droite et à gauche », etc. (73).

Est-ce à dire que ces transpositions effacent aux yeux de Renan les différences qui séparent notre style de celui des anciens ? Non certes. Il sait, par exemple, que l'épithète de 4üxouc, si « noble » pour Homère, Ææst « basse » pour nous (ps. LXVIII, v. 22). Une autre antithèse oppose notre mentalité à la leur, sur un point qu'on s'étonne de voir toucher avec indifférence par un orphelin de père. Pourquoi les Hébreux conservaient-ils si fidèlement le nom de l'ancêtre ? C’est que l’« homme, encore jeune dans l'existence, attachait du prix à celui dont il la tirait ». Tandis que nous, « exister nous paraît si naturel, parce qu’il y a si longtemps qu'on existe, que nous tenons à peine à celui de qui nous tenons ce don, que l'on dirait nous être dû ».

Oublions donc, si possible, le stade où l'humanité est parvenue, pour revoir ses commencements, tels que la Bible les retrace. Demandons aux «rares monuments » qu'elle a conservés, aux noms, aux figures, de nous rendre les idées d'alors. Voici l'expression «la flèche de Dieu » : c’est « la flèche dont on ne voit pas la main qui l’a lancée », parce que Dieu était « toujours la cause inconnue du phénomène dont l’efficient échappe» (74). Non moins significatives sont ces «racines antiques », faites pour exprimer «les idées de volupté » : les premiers hommes les «connaissaient et usitaient beaucoup », ainsi que celles de meurtre (75) : « Voyez

(TNA ML ES Ve LOTS MIO IT, 16: den LIT IT Es AVIE20, 14; III, 8; Deut., XXXII, 42; XXXIII, 23.

(74) Deut., XXXII, 28. Cf. Trav. de Jeun., 176.

(75) Cette vision d’une humanité sanguinaire et sensuelle colore certaines pages de l’'Essai Psychologique sur J. C., de l’opuscule De l’Origine du Langage, enfin de l'Histoire d'Israël, où le tableau est poussé au noir : « Ce qui caractérisa l'homme durant des siècles, ce fut la ruse, le raffinement. dans la malice, et aussi [une] lubricité de singe » (TI, 4).

le chant de Lamech ». Mais ils avaient aussi l'élan des hardis desseins. Le: chapitre XI de la Genèse offre un symbolisme grandiose : «l'humanité s’excitant à ses entreprises, à [construire] la tour en chantant »; le rythme encore sensible des v. 3 et 4 répercute jusqu'à nous les propos des bâtisseurs.

Ainsi la Bible a révélé à Renan, moins l'antique (Homère l'y avait initié), que le primitif. A côté de ce résultat, que pèsent les observations. auxquelles son style a pu donner lieu ? Le jeune homme y retombe sous l'influence de Lowth.-Comme il explique en même temps les deux premiers livres du Pentateuque, leur genre lui paraît s'opposer d'une façon qui justifie tout à fait la comparaison de la vigne (76) : « Quelle différence », s'écrie-t-il au ch. VI de l'Exode, v. 8, « entre la diffusion de ce style, et la précision extrême des premiers chapitres de la Genèse ! ». Leur « concision », leur « vivacité » caractérisent le « style poélique » des Hébreux, par contraste avec la « largeur » et l’« abondance » de ces ora-— tiones de Dieu à Moïse, exemples du « style oratoire ».

Que ces remarques soient exactes même dans le détail, Renan ne le soutiendrait pas : l’Æxode contient des mots poétiques comme anâschim (77). Néanmoins, ce sont les Bénédictions de Jacob qui permettent d’ajouter un ou deux traits à la théorie de la versification, du moins en ce qui concerne les versets à trois membres. Si l’on considère les v. 8, 8, 18, ou le 4* et le 27°, on observe que le troisième vers ou le premier y sont isolés des deux autres : ainsi, «il n’y a de parallélisme parfait quant aux mots qu'entre deux vers, et. le [restant], quoiqu'exprimant une pensée qui fait suite, en est détaché comme une sorte d'épiphonème ». Peut-être aussi «est-ce une loi de certains [de ces versets], que l’athnach ne compte pour ainsi dire pas, et coupe le vers du milieu sans y faire de pause... ».

Ainsi s'enrichit, à un rythme varié, l'esprit de Renan. Ainsi s'affirme une personnalité pleine de promesses, qui demande à être mise dans tout son jour. :

C'est une intelligence où les facultés d'invention et de contrôle se balancent heureusement. Elle a enfin trouvé sa voie : aussi quelle activité! Comme ce « philologue d'instinet » (78) s'ingénie sous la férule ! « Il m'est vénu une idée », telle chose « m'avait donné l’idée ».…, nul élève n'aura été moins passif. Ce n’est pas un sens, mais quatre, mais cinq, qu’il imagine pour le fameux verset sur Joseph. Le début du Cantique de Debora «serait susceptible d'une explication plus ingénieuse... », si l'on comprenait : «Tandis que les chevelures flottent, ou éclatent en Israël ». I1 prête généreusement à l’auteur de ce chapitre la sorte de jeu de mot « ironique » qui constituerait « une vraie épigramme contre la lâcheté de Ruben » : ce «serait un tour très malin » ! Et ne croyez pas qu'il soit jamais en peine de donner des raisons, bonnes ou mauvaises. Pourquoi l'expression «les bras de la main » ne désignerait-elle pas les flèches ? Celles-ci ne sont-

(76) Cf. supra 382 et 384.

(77) II, 13; Note à VI, 16 sur le pluriel poétique schânoth. (78) Souv. d'Enf. et de Jeun., 253.

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