UN « PHILOLOGUE D'INSTINCT
elles pas «en un sens très véritable, ce que la main fait aller à son gré, ce par quoi elle frappe où elle veut » ? Qui sait même si l'on ne pourrait pas l'entendre des doigts, «parce qu'en effet les doigts sont à la main ce que la main est au corps.» ?
Néanmoins, sa « traduction littérale » s'en tient à « brachia manuum». Car il sait sacrifier ses idées, quand les arguments contraires sont assez forts. Il prévoit la contradiction : « On objectera peut-être. ». Qu'on lui montre une «difficulté grave », ou qu'il la découvre, fût-ce plusieurs semaines après son hypothèse, il en tient compte jusqu'à se détacher de celle-ci, si chère qu'elle lui soit. Que de solutions séduisantes auxquelles il renonce, si «le malheur est » que tel mot vienne d'une racine et non d'une autre, ou parce que « jamais cela ne se dit ainsi » (79) !
Cette sorte d'impartialité, si méritoire, s'exerce surtout à l'encontre de la subtilité. Renan ne l’ignore pas, ce défaut le guette. II se met en garde contre lui-même, tant par des précautions oratoires (80) qu'en surveillant de près la correction de sa démarche. Ceci serait « parfaitement régulier »; cela a déjà été fait : on «se permet trèsfacilement » un changement «si peu considérable ». M. Le Hir opposera-t-il une fin de nonrecevoir ? « Après tout, les changements que les critiques se sont permis à [un verset précédent] me paraissent bien autoriser celui-ci... ».
On dira peut-être que les tableaux de philologie comparée auraient gagné à être revus avec des yeux aussi sévères. Certes, le disciple d'E. Burnouf a reconnu lui-même qu'il n'avait pas, « au début de [ses] études », gardé une réserve suffisante en cette matière (81). Pourtant on remarquera qu'il groupe, sauf exception, les faits plutôt qu'il ne les interprète. J. de Maistre a été plus hardi, et c'est pourquoi il subit, dans l'Avenir de la Science (82), un traitement que l’on ne songe pas à appliquer à l'enfant de Tréguier. Tant de mobiles le sollicitaient, en 1844, à avancer dans cette voie dangereuse !
S'il a été retenu par son bon sens, cette qualité se double chez lui d'une modestie qui l'incite, par exemple, à présenter des «remarques pouvant conduire au vrai sens » d'un verset. On lui en sait d'autant plus de gré que sa sagacité critique a, sur certains points, devancé la science actuelle. Lucide et délié, il débrouille les trois difficultés d’un verset de la Genèse (VI, 3), qui sont « assez indépendantes l’une de l’autre ». Surtout son pénétrant regard aperçoit dans le texte biblique autre chose encore que le sens; il en tire des conclusions historiques. Le v. 7 du psaume « fait allusion aux révoltes du désert, auxquelles tous prirent part, excepté Caleb et Josué. Ceci toutefois semble supposer qu'il y en avait un plus
(79) Gen, XILIX, 22: Jug., N, 30, 11; Deut., XXXIII, 24.
(80) « S'il était permis. », « quelqu'un qui ne serait pas serupuleux », « si je ne craignais de faire trop de changements », etc. (Gen., XLIX, 2H PHab LIL, 6: Gen., XLIX, 22). De là viendrait, en partie, la répugnance bien connue de Renan pour les affirmations trop lourdes.
(81) Hist. des L. Sém., 427-428.
(82) Voir la note railleuse (n° 109) de la page 512 sur certaines étymologies du « grand seigneur ».
grand nombre ». Au v. 13 de l’Exode, chap. V : « Ce fait prouve que ces praefecti étaient des Hébreux préposés aux travaux, sous les exactores égyptiens. Le verset suivant le prouve ».
Ainsi le Pentateuque devient un document, qui peut même renseigner sur les conjonctures où une pièce fut composée. Le nom de Basan se lit-il plusieurs fois dans le psaume, Renan écrit au v. 23: «Ils avaient eu probablement naguère quelque guerre avec ce pays, Car il l'occupe beaucoup comme quelque chose qui a de l'actualité ». Le v. 31 aurait aussi «probablement rapport à quelque circonstance locale où l'on était alors avec l'Egypte, ou vexés, ou menacés de guerre... ». Bien que cela puisse concerner, il l'admet, «les autres peuples en général», il pencherait pour l'interprétation particulière. L'instinct historique le domine, et s’il n'évite pas l'erreur (les Lévites, pense-{-il, existaient dès les voyages du désert), il a en lui de quoi s’en affranchir.
C’est qu'il est à la fois savant et artiste. Ces facultés ne se contrarient guère qu'au sujet du psaume, dont le pittoresque sacré le ravit au point qu’il ne songe pas à s'orienter. Encore se ressaisit-il pour contredire fort nettement M. Le Hir: le Selmon n'est pas en Ruben, mais en Ephraïm, et il n'appartient pas à la même chaîne que le Basan. Et ce souci d’exactitude règne ordinairement sans conteste.
De là, l'allure scientifique des Notes sur la Création : ce ton modéré à l'égard des naturalistes est sans doute d’un lecteur de Bossuet (83), mais aussi d’un esprit qui se sent des affinités avec eux. Renan ramène quand il le faut au posé du problème, afin qu'on ne s'égare pas : « Qu'on se le rappelle, il s’agit de savoir si [le Caucase] s’est soulevé depuis l'existence de l'homme, ét non dans les périodes antécédentes ». L'« hypothèse » de M. Le Hir sur ses couches doit être soumise à une « vérification sûre » : « voir à quelle époque géologique remonte » cette montagne. Que ne peuton, pour résoudre la question des fossiles, explorer le fond des Océans ! mais «c'est ià un champ encore fermé à, l’expérimentation géologique ». L'épreuve du fait (par l'archéologie) ne serait pas moins requise avant d'admettre que le mur, dont il s'agirait à la fin du verset sur Joseph, est « la paroi de la fontaine. Il faudrait savoir comment elles étaient faites, et si c'était un usage qu'il y eût un mur auprès d'elles ». De même, on ne traduira pas d’une certaine façon le début du Cantique de Debora, qu'on n'ait d'abord «prouvé que les Hébreux [allaient] au combat la chevelure bien peignée et flottante ».
Ce sévère contrôle n'inhibe pas l'imagination. Elle répond à l'appel d'un texte plus ou moins chargé de «couleur locale ». Deux consonnes suffisent à évoquer les scènes du Veau d’or, de David devant l'arche (84). Celle-ci surtout a parlé à Renan, peut-être à cause d’une image qui avait plu à ses yeux d'enfant. Et l’on sait l'effet produit sur lui par l'Exsurgat. D'autres, dans un rêve de jeunesse, ont suivi le voile de Pallas; il a pris
(83) Trav. de Jeun., 19 n. 5.
(84) Note à Eæ., V, 1. — Cf. ib., XXXII; II Rois, VI.