‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 248 sur 369 · LES PLAISIRS DE L'IMAGINATION · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS DE L'IMAGINATION

rang, lui, derrière l'arche, et le cri du départ a retenti à ses oreilles : jâqoum EÉlohim. D'autres se sont demandé avec le poète épique :

Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova

Regarde par-dessus l'épaule des collines ?

Lui, il invoque la cime des apparitions : « Sacré Sina, je t'atteste ! » A l’unisson du psalmiste, il apostrophe les montagnes de Basan, qui se sont vu préférer la colline de Sion : «Cur cum invidia aspicitis, montes Dei ?...» Le Selmon lui-même à été dédaigné, malgré qu'il semble dire à Dieu — c'est M. Le Hir qui lui prête cette parole — : «… Où trouverezvous un lieu plus élevé que moi pour placer votre temple ? » Et il dresse: en témoignage «jusqu'aux nues sa tête couverte de neiges ». Renan la contemple, oubliant les prétentions des rivales pour ne plus voir que leurs formes : l'adjectif gibbosus, au v. 16, lui paraît spécialement heureux : «Que [cela] peint admirablement une chaîne de montagnes à l’horizon, qui bosselle l'horizon, et paraît une ligne bossue !» Qu'en sait notre Breton, et quelles Alpes a- is il donc.eues sous les yeux ? Les col- Hnes de son pays.

Tel qu'il se l’est représenté, :e décor a plus de te que de grâce, et les idées qu'il suggère n’ont rien de profane. Il n’en-est pas ainsi des scènes qui remontent à une plus haute antiquité. Le spectacle de ces mœurs brutales peut surprendre une imagination amortie par l'éducation des séminaires. Conflit inattendu ! Le sens historique a ses exigences, surtout quand une autre curiosité s’en fait complice. On ne trompe jamais complètement un instinct, et ces révélations, si singulier qu'en ait été le mode, ont dû produire leur effet. Que certains passages aient provoqué plus de répulsion que d’attrait, c'est probable (85). D’autres ont été gravement commentés, notamment l’'équivalence déjà signalée, que Renar a surtout rencontrée, précise-t-il, à propos d'animaux (86). Le latin, langue pudique, lui permet d'écrire : « desideraverunt coire cum illo ». Il comprendrait ainsi un détail de ce v. 22, dont le choix, on l’avouera, est symptomatique. Quel est, de tous les textes étudiés en sept mois, celui qu'il prend particulièrement à cœur d'éclairer ? Le passage où d’aucuns ont voulu voir « une allusion aux courtisanes [en promenade] le long des murs des villes », et qui a trait, selon lui, à la beauté d’un adolescent asSailli par les filles. Avec quelle attention ne l’a-t-il pas comparé à l'épisode de la femme de Putiphar (Gen., XXXIX, 11 sq.) ! «on sera frappé », assure-t-il, «de la conformité ». Qu'a-t-il aussi dans l'esprit, quand, au lieu du mot « homicide », celui d'« adultère » vient sous sa plunie (Gen., IX, 5) ?

Si délicat que soit cet ordre de remarques, on ne se tromperait pas, sembie-t-il, en retrouvant jusque dans la Prière sur l’Acropole un souvenir de ces images. Le nom de ajin, employé par Jacob, veut dire à la fois «œil» et «source»; le mot qui suit signifie puella : la célèbre

(85) Gen., XLIX, 4 (pollution du lit de Jacob), 10 (sur le foetus).

(86) Cf. supra 231 n. 68 et 398 n. 16. — Voir encore Gen. XLIX, 10 : « Xd quod exit inter pedes >», « euphémisme pour exprimer la génération » etc...

phrase « Les yeux des jeunes filles y sont comme ces... fontaines. » (87) associe précisément ces trois termes. Mais les Bretonnes aux yeux célestes n'ont pas la pétulance lascive que Renan prête aux actrices de Ja seène où semble se jouer, avec les transpositions convenables, l'histoire de Suzanne...

Il les voit « lançant des œillades » (ojén), car il est fort habile à trouver à l'hébreu toutes sortes d'équivalents modernes. Si le mot de « chantre » paraît un peu déplacé dans la description du cortège davidique, en général le procédé donne de la vie au passé qu'il rapproche de nous. Que M. Le Hir examine comment nous exprimons l'idée du diminutif, son élève ne se contente pas de noter : « Mon petit chéri, mon petit Israël », il ajoute : « En breton par exemple les noms en ic » (88). Au v. Ÿ du Cantique d'Habacue, il croit entendre ce eri : « Victoire !» L'obscur v. 15 du psaume envisage-t-il l'action de « couvrir de neige Je ténébreux Selmon » ? Ce serait «à peu près comme nous dirions en un autre sens : C’est vouloir blanchir un nègre ». Pourquoi s'étonner de l'urim et du thummim ? Ne disons-nous pas « croix Où pile pour oui ou non » ? Les « phrases détachées » du Cantique de Debora, vers le v. 30, «peignent le partage du butin. C'est la proclamation des lots, comme à une vente publique. Tel lot à Sisera ! etc...»

Ces rapprochements procèdent de ce sens de l'analogie qu'on voit si souvent en œuvre dans la pensée de Renan. Faut-il croire qu'en revanche, il ait été moins apte à saisir les différences ? Il est bien vrai que sa facon d'opposer la Genèse et l'Erode surprend un peu : certains des morceaux qu'il met en antithèse, sous le rapport du style, appartiennent à la même école de rédaction. Mais peut-être sa remarque n'est-elle que trep générale : son tact s'est montré, ailleurs, si sensible et si sûr, qu'on oublie vite cette application malheureuse des Leçons.

Le rhéteur anglais eût pu avoir une influence plus fâcheuse, en communiquant à son lecteur son souci de l’«élégance ». Des traductions de Renan, une seule se recommanderait à ce point de vue : celle qu'il qualifie aussi d'ingénieuse; mais on sait qu'il la propose sans confiance. La beauté ne le séduit pas davantage, du moins au v. 5 du psaume: il ne croit pas que arâboth veuille dire campi, tout en reconnaissant que l'image ainsi obtenue serait « bien plus belle ». Dans le Cantique d'Habacuc, peut-être se laisserait-il aller à préférer une explication où « l'idée est bien plus belle » (89). Cette considération le touche plus franchement quand le sens ne lui paraît pas douteux. Ainsi : « Remarquez la beauté résultant de la symétrie de ces deux versets : les rois ont combattu — ils ont combattu. Les cieux ont combattu — ils ont combattu ». Une autre phrase : «L'abime lève ses mains en haut» provoque ce commentaire ambigu :-« Quelle hardiesse de figure ! »

(87) Souv. d'Enf. et de Jeun., 54-55.

(88) Deut., XXXII, 15. Cf. René d'YS, lib. laud., 54 : Mme Renan « mit au monde son dernier enfant, le petit « Ærnestic », comme on disait familièrement »

(89) On l’a reproduite supra 493 n. 12.

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