IMPORTANCE DU COURS DE
Ces deux textes appartiennent à des Cantiques (90). La Genèse excite moins le sens esthétique qu'elle ne produit un état complexe, où la rêéverie poétique prolonge les constats du philologue et les inductions du philosophe. Rien n'a exercé sur Renan un aussi durable attrait que le mystère des genèses. Les éclosions, voilà ce qu'il à aimé décrire, ainsi que les métamorphoses, — tout ce que l'histoire et la eritique classiques, pense-t-il, ont négligé. Non qu'il ait senti sous ses pieds la terre encore « mouillée et molle du Déluge». Mais «l'esprit humain» n'était pas alors beaucoup moins docile aux empreintes; c'est cette formation que Renan à voulu étudier, en demandant à la Bible quelles idées « préoccupaient. cette singulière époque psychologique ».
Ainsi, Sa propre pensée a pris conscience de ses forces et possession de son domaine. Pour lui, désormais, la critique est autre chose qu'un nom. S'il n’a pu manier tous les instruments de son maître,-il l’a vu s'en servir. Il saura, le jour venu, émprunter à l'Arthéologie orientale les matériaux qui fonderont ses reconstitutions historiques. Les sources non écrites, notamment, tiendront une grande place dans sa-documentation.
Toute sa vie, il considérera la philologie comme la clef du sanctuaire. À quoi bon disputer, spéculer, quand il suffit d'ouvrir un lexique ou une grammaire ? Les exégètes se sont affrontés pour décider si l'arbre de vie, au Paradis, était le même que l'arbre du bien et du mal : le sens de gum {adhuc, et non iterum) tranche [e débat en faveur de la négative (91). Ce n’est encore là qu'un point secondaire. La différence entre «l'ange » et « un ange » du Seigneur a une autre portée : « les plus petites règles de grammaire » — c'est M. Le Hir qui parle (Gen. VIT, 11) — ont « de l'importance pour des dogmes fort importants, la divinité du Verbe ». Sur un autre exemple, l’auteur de l'Avenir de la Science développera la même idée : « Les questions les plus importantes de l'exégèse biblique. dépendent d'ordinaire des discussions grammaticales les plus humbles et les plus minutieuses » (92). Alors il s'agira, non plus de sauver le dogme (résultat immanquable, selon M. Le Hir, d'une philologie exacte), mais au contraire de le ruiner.
En 1844, cette besogne désastreuse était assumée, semblait-il, par l'Allemagne. Confident, à n’en pas douter, des soucis et des projets de son maître, Renan aborda les études hébraïques dans des circonstances dramatiques pour l'Eglise, avant qu'elles le devinssent pour lui-même : au moment où se profilait à l'horizon, « colossale » (93) (déjà !), la « science critico-biblique » d'outre-Rhin. Trop croyant pour la craindre sérieusement, le Sulpicien ne lui refusait pas toute justice. Ainsi s'insinua, dans
(90) Jug., V, 20; Hab., III, 10.
(91) Note à Gen., III, 22.
(92) P. 244 et p. 511 (à propos du pronom lamo dans Zsaïe, LIIT). (93) Fr. Int., 256.
l'âme de son élève, un sentiment qui devait la remplir, jusqu'à prendre, moins de deux ans après, pour patrie idéale celle de Herder. Si cet enthousiasme se refroidit, l'estime de la science germanique, que l’ancien séminariste porta jusqu’au tombeau, remontait aux plus anciens souvenirs qu'il gardât de la petite classe de M. Le Hir.
Ce n’est pas pourtant, on l'a vu, que son initiation y ait été bien poussée. A défaut de ce résultat, d'autres ont été acquis, qui déterminèrent plus ou moins certaines parties de son œuvre postérieure.
En expliquant les Cantiques de Debora et d'Habacuc, ainsi que l’Exsurgat, il s'est assez familiarisé avec des questions spéciales (annotations musicales, etc.) pour entreprendre dans de bonnes conditions l'étude du Psautier. Sa version paraphrastique du ps. LXVIII l’a, d'autre part, habitué à rendre l’hébreu en français. Sur ce point, son professeur l’a à peine guidé. Une seule fois (à Ex., XV, 14), il a recommandé de conserver, sinon les figures de grammaire propres à une langue, du moins les figures de rhétorique. Que la traduction soulève d’autres difficultés, Renan s'en est aperçu : il constate, écrit-il gauchement, un « besoin singulier de tout généraliser ». Et il ne se pique pas d'une littéralité stricte. Voici, à titre d'exemples, ce que deviennent les v. 14 et 15 du psaume : « Couvert de riches dépouilles, reposant tranquillement au sein de ses foyers, Israël est semblable à ‘a colombe aux ailes argentées, dont les pennes réfléchissent les pâles nuances de l'or » (94); « Purgés par les bras du Tout-Puissant des rois qui la souillaient, cette terre chérie est devenue belle et pure, comme les neiges du Selmon ». L'élégance ne va pas sans prolixité. Mais cette « paraphrase » traduit avec aisance l'aspect de l’objet ou la qualité de l'émotion; pour reprendre le mot de la lettre à Liart, elle « fait sentir ». Et la prose que cet exercice assouplit (95) sera propre à tous usages. |
Elle revêtira certaines idées que le Cours de 1844 a pu suggérer. L'opinion que la Création a eu lieu sans lois n’a-t-elle pas aidé Renan à concevoir le régime exceptionnel auquel il soumettra certaines époques ? L'’objection du géocentrisme et la réponse de M. Le Hir n’ont pas dû être moins suggestives our le futur auteur des Dialogues. Comment le linguiste n’aurait-il pas gagné davantage à saisir, en des cas si nombreux et si frappants, les rapports du langage et de la pensée? « Les termes », écrit-il, « et par conséquent les idées. ». Il note que « les idées des choses peu connues et éloignées de l'usage ordinaire de la vie s'expriment par des mots vagues » : ainsi celui de « dragon », ou celui d' « Indes », par où l’ « on entendait au XVI: siècle toutes les régions peu connues et lointaines, l'Inde, l'Amérique, etc. » (Deut., XXXII, 33). Il renvoie même à un de ses
(94) Bible de Vatable, t. II : « Eritis sicut pennae columbae quae tecta est argento, et cujus alae sunt velut tectae flavo auro », — Vulg : « et posteriora dorsi ejus in pallore auri. »
(95) On ne peut guère juger du style de Renan par la Rédaction de ses Notes d'Hébreu. Deux fois encore, il emploie l'expression « car en effet » ; il écrit « instrumentiers » et « bénite » (pour « bénie » (Jug., V, 24) ; mais Bossuet aussi).
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