‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 250 sur 369 · PRÉPARATION DE L'OEUVRE ULTÉRIEURE · texte numérisé non relu

PRÉPARATION DE L'OEUVRE ULTÉRIEURE

Cahiers d’'Issv (« Vide Dialecticam »}), pour expliquer une règle grammaticale par la logique formelle (96).

Ces généralités sont encore hien sommaires. On n'en saurait dire autant des Notes qui préparent l'Histoire des Langues sémitiques. Au Livre V de ce gros ouvrage, tout un chapitre (le second) n'est-il pas consacré à ces relations des idiomes sémitiques et indo-européens qui ont, dès l’abord, intrigué l'élève de M. Le Hir? Plus d'une page sur le caractère des premiers, et notamment sur la richesse de certains vocabulaires, semblent transposées directement du Cours (97).

Les premiers âges de l'humanité et leurs monuments, la géographie dü Paradis (98), autant de sujets que Renan méditera jusqu’en 1847, et qu'il reprendra dans la suite. L'Histoire d'Israël elle-même ne sera pas absolument indépendante des travaux’ du débutant sur la Genèse et sur l'Exode. Rappellerons-nous limportance que la notion du Verbe a dû prendre dès lors à ses yeux? Ni l’'Essai psychologique, ni l'Antechrist n'’omettront de commenter la dation de la Loi par les anges (99); or, en marge de ses Notes à Gen. VI, 6; Renan a étendu au « propter angelos » de la Première aux Corinthiens (XI, 10) sôn explication de ce pluriel (100). Sans done prétendre — ce serait inexact — que le NT. tienne une grande place dans ses Notes personnelles, 6n veit que le jeune homme continue à l’occasion d'éclairer le grec de Saint Paul à l’aide de l'hébreu. Il justifierait même une allusion de cet apôtre à un épisode des Nombres (101). Enfin une figure du Cantique d'Habacuc (v. 10) lui servirait « à apprécier celles de l’Apocalypse », dont M. Mollevault, à la même date, lui expose les beautés énigmatiques.

(96) L’attribut ne recoit pas d'article, parce qu’il est pris dans toute son extension : il n’a donc pas à être déterminé (Gen., III, 12).

(97) Voir p. 129 sur l’abondance des noms qui désignent le lion ou la-pluie. Et comparer à supra 418.

(98) Hist. des L. Sém., 450.

(99) Of. Essai, 47; Antech., 213 et n. 3. Et supra 461 n. 25 et 472 n. 52.

(100) Cf. supra 503-504.

(101) A son commentaire de ps. LXVIII, 7 (voir supra 515-516), il ajoute : « …Æt Saint Paul le suppose aussi en un endroit ». Cf. sans doute Hébr., III, 16.

CHAPTTRE VI

EAPOCALYPSE

SOMMAIRE

De quatre questions importantes, que M. Garnier n'a pas abordées de front : la date de l'Apocalypse et le rôle de Néron; l'intégrité du livre et son rapport avec les Prophètes de l'A. T. Pp. 523 524.

I. La véracité de l'apôtre. Invraisemblance de ses descriptions: leur caractère métaphorique et oriental. L'Apocalypse symbole et prophétie. Quelles prédictions se sont accomplies, et comment? Des principaux Commentaires; règles pour les examiner, Les anciens Pères. Bossuet et la Chétardie; différence et ressemblance de leurs systèmes; interprétations «€ forcées »; qu'ils particularisent trop, et s’écartent de la tradition. Le principe de l'abbé Dupin et le sens général de l’Apocalypse selon Saint-Sulpice. Pp. 524 5:8.

II. Détails expliqués : le symbole des animaux célestes ; la prophétie des têtes de la Bête. Si les bouleversements du XVIIIe siècle et du XIX® ont été annoncés par Saint Jean. Enoncé des :« objections »; réponses de l'orthodoxie. Quelques remarques d'ordre littéraire et historique. Pp. :28-531.

III. Le sixième Cahier d'Ecriture Sainte et l' Histoire des Origines. L'authenticité de l'A pocalypse; la personne de Jean; les Cérinthiens et les Millénaristes (Comparaison avec L'Antechrist, Les Evangiles, L'Eglise chrétienne). Pp. 531-534.

Ce dernier écrit du N. T. a fait aussi le dernier objet du Cours d'Ecriture Sainte. 11 pose d’embarrassantes questions qui, même aujourd'hui, ne sont point toutes résolues. Comment M. Garnier les a-t-il présentées ?

À part celle de l’authenticité, il n’en aborde aucune de front. S'il date l’'Apocalypse, c'est au cours d'un développement sur le génie prophétique de Saint Jean. Celui-ci a-t-il eu principalement en vue la destruction de la nation judaiïque? Le «docte» Alcazar l’a cru, et après lui « Grotius et tous les protestants d’Ailemagne, Hug et Janssens ». Mais c’est une erreur. L'Apocalypse, qui n’a pu être écrite sous Claude, date des environs de l'an 95. C'est alors, comme l’assurent les anciens Pères, que l’apôtre a composé son livre, dans l’île de Patmos où Domitien l'avait relégué (1). Ainsi l’on ne saurait admettre qu'il ait voulu parler de la ruine de Jérusalem : une telle mention, faite vingt-cinq ans après l’exploit de Tite, serait d’un historien, et non d’un prophète.

C'est aussi pourquoi la Bête ne doit pas représenter Néron. Ce nom paraît à peine dans le Cours. Presque à la même époque où Reuss et des Allemands déchiffrent le fameux signe du chapitre XII (2), M. Mollevault n’en dit qu’un mot par occasion : Saint Irénée, indique-t-il, déclarait fautifs les manuscrits de son temps qui ne portaient pas 666 (3).

Quant à l'intégrité de l’Apocalypse, le Sulpicien la juge incontestable. Avec Alcazar, Bossuet, etc. il voit dans cet ouvrage «un tout régulier,

(1) On sait que Renan, dans son Antechrist, rapporte l'Apocalypse aux années 68-69. Les savants sont partagés entre cette date et celle de 95.

(2) Voir notre Renan et Strasbourg, 41.

(3) Comparer E. Renan, L’Antechrist, 416 n. 1 in fine.

un drame parfait, où l'intérêt croît d'un bout à l'autre, et où règne une grande unité». Principe important surtout pour l'examen de certains systèmes. Il en résulte, en effet, que Saint Jean a dû annoncer les événements selon leur ordre de réalisation. Par conséquent, il n’est pas possible que l'objet des chapitres XII-XX, par exemple, se soit accompli avant celui des chapitres IV-XI. Il faut se garder de « tronquer et de dépecer » un ensemble si cohérent.

Cette considération n'est pas sans portée. Elle conduit à distinguer l'écrit johannique des «anciens Prophètes », dont «les pièces détachées» ont été « composées à divers temps », puis « recueillies » sans égard pour la suite des faits prédits. Prétend-on par là que les termes ainsi Opposés diffèrent en tout l’un de l’autre Non certes. Leur commun Caractère explique assez qu'ils offrent tous les deux des exemples d’Allégorie mystique. Leur style est aussi très semblable, par l'accumulation «des figures destinées à frapper. l'imagination ». C'est parce qu'ils étaient « habitués aux Prophètes » que les Juifs n’ont pas dû «trouver trop fortes les images de Saint Jean ». Ces rapports proviennent, en certains endroits, de l'imitation directe d'Ezéchiel ou d’Isaïe, dont les animaux symboliques, notamment, semblent avoir servi de modèle à ceux de l’Apocalypse (4).

Voilà tout ce que M. Garnier a fait de ces sujets, qui eussent pu être si féconds : il ne les a guère traités que de biais et à la hâte. Où donc a-t-il porté ses soins ?

Avoir raison au fond, il s'en préoccupe assez peu ; pourvu que le livre canonique ne soit, à aucun moment, mis en fâcheuse posture.

Or sa vraisemblance, et par suite sa véracité, ne sont pas à l'abri de la critique. N'y voit-on pas «des combats si meurtriers que le sang s'élève jusqu'au mors des chevaux sur un espace de seize cents stades, ce qui suppose plus de soixante-huit milliards d'hommes égorgés » ? Même dans les scènes de la fin du monde, est-il concevable que paraissent «des sauterelles telles que celles que décrit l'apôtre » ? Qui «osera le dire » ? Qui ne regimbera devant « les sept cornes de l'agneau », et la présence « monstrueuse » d'animaux dans le ciel ?

Ces étrangetés ne s'expliquent que par leur caractère métaphorique. Mais, s’il en est ainsi, tout le reste du livre doit s'interpréter pareillement. 11 y a bien une règle qui prescrit d'entendre plutôt l'Ecriture au sens littéral. Seulement, elle ne vaut pas pour les «cas de nécessité »… On estimera done, sauf toutefois quant aux circonstances du jugement dernier, que l’Apocalypse est un écrit «évidemment symbolique et énigmatique », ou, comme l'a dit Bossuet, une « écorce » qu'il faut dépouiller (5).

; GC Apoc., VII et ÆEzéch. XLVIII. Quant à Apoc., IV, 6-7, cf. Ante- CNT., oùL.

(5) Cette expression se lit dans la Préface, sur l'Apocalypse. (Œuvres, t. 11). Elle est rapportée par l'abbé Glaire (Zntroduction, ete. t. VI, 377).

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