OPPORTUNISME ET RATIONALISME
savoir gré à Louis-Philippe de sa bienveillance envers l'Eglise, d’autant plus précieuse que son règne avait débuté sous des présages contraires. Aussi épargnait-on la moindre attaque à son gouvernement. C'est contre le passé qu'on se retournait, contre l'Empire, qui avait «mis des fers à l'Eglise », et bien plus encore contre les «révolutionnaires », coupables de lui avoir attribué une constitution démocratique, et d’avoir prétendu faire émaner du peuple le pouvoir des évêques.
Avec ces autorités tyranniques, comment réaliser cette « harmonie cutre les puissances» que «la prudence» réclamait ? La dynastie nouvelle, à cet égard, était plus accommodante. Aussi M. Icard pouvaitil recommander qu'on ne troublât point l'entente par de vaines. susceptibilités. Il ne pensait pas que ‘les évêques dussent s'opposer à ce que le gouvernement se réservât le droit d'examiner une Encyclique ; étant bien entendu que les formes seules, mais non le fond, étaient ainsi soumises au jugement du prince.
Car, s’il avait l’esprit de conciliation, Saint-Sulpice ne le poussait jamais au point d'oublier les intérêts et les droits de l'Eglise. Là était la limite de son opportunisme. Il admetfait des circonstances particulières, qui faisaient aux évêques le devoir de résister: s'il y avait péril de schisme, ou pour obéir à un avis du Pape. Enfin il conservait, contre le « régime parlementaire », une rancœur qui confondait
sans doute les anciens Parlements et certains députés contemporains (tels que Dupin aîné): ces gens-là n'’ont-ils pas, «sous prétexte de défendre la liberté, envahi les droits de l'Eglise » ? (122)
En somme, sous tous ces rapports, l'enseignement sulpicien ne prête pas spécialement à la critique. En est-il de même, dans l’ordre proprement intellectuel ? On ne sera pas trop sévère, semble-t-il, en répondant par la négative.
Ici, en effet, la position du Théologien était assez délicate. Avant de proposer au nom de l'autorité les dogmes à croire, il prétendait établir que cette autorité était légitime. A cet effet, il argumentait avec conviction. L'auteur des Souvenirs sera parfaitement fondé à souligner le «rationalisme très avoué» d’une pareille méthode : «Dans un tel système, la raison est avant toute chose, la raison prouve la révélation, la divinité de l'Ecriture. » (1238). Ce que la « raison théologique » s’interdit, c'est d'essayer une démonstration directe du dogme, Elle sait qu’elle ne le peut. Eile se borne à le confirmer, en en montrant la convenance et en résolvant les objections. C’est alors qu'intervient
(122) On voit assez par là en quoi Saint-Sulpice n'était pas gallican (cf. sur cette manière de ne pas l'être Trav. de Jeun., 100). Mais dans les affaires intérieures à l'Eglise, ce pouvait être différent. Ainsi M. Icard accordait à l’Evêque le droit de suspendre une loi papale qui, bonne pour l’ensemble de la catholicité, ne le serait pas pour una région particulière. Toutefois, désireux de prévenir la moindre idée de conflit, il ajoutait : « d’après le consentement présumé de l'Eglise el du Saint-Siège ». On reviendra plus amplement sur cette sorte de questions dans l'étude du Traité de l'Eglise, infra, Livre Second, chapitre III.
(123) Souv. d'Enf et de Jeun., 247.
parfois, mais à titre auxiliaire, la considération des traditions des peuples.
Or, ni la preuve de l'autorité, ni la confirmation du dogme ne donnent, il faut bien le dire, toute satisfaction à l'esprit. Peut-être les hiatus de la démonstration se voyaient-ils moins, par le fait que l'élève était renvoyé d'un Traité à l’autre : telle assertion était ainsi admise sous le bénéfice d'une justification à venir. Toutefois il est bien difficile de croire que certains défauts patents aient échappé à l'attention du séminariste.
On retiendra surtout ici ceux qui touchent à l'exégèse biblique. comme appartenant au domaine où l'esprit de Renan devait être le plus éveillé, tant par sa propre nature que par la discipline à daquelle le pliait alors l'étude de l’hébreu. Voici, par exemple, un texte évangélique qui, selon M. Icard, a trait aux supplices infernaux : « Ubi vermis eorum non moritur et ignis non extinguitur » (124). Les deux peines, celle du ver et celle du feu, y sont évidemment mises sur le même plan. Or le $Sulpicien penechait, on s'en souvient, à prendre la seconde au sens physique. On est assez décontenancé, dès lors, quand on le voit entendre la première métaphoriquement, sous prétexte qu'elle ne se retrouve pas, comme la seconde, dans une sentence. Si le châtiment par le feu n'était aussi indiqué dans le « discedite in ignem aeternum » de Matthieu, il ne serait probablement pas physique ; mais «d'après les règles ordinaires de l’exégèse, s’il y a des paroles qui doivent se prendre à la lettre, ce sont celles d’une sentence ».
Encore cette interprétation n’était-elle pas à beaucoup près aussi désinvolte que la façon dont on se débarrassait du verset de l'Epiître aux Romains (125). Dans tout autre cas, on aurait insisté sur la valeur universelle du mot «omnes». Mais ici il était plutôt incommode pour les zélateurs de l'I. C. Qu'à cela ne tienne ! On faisait comme s'il n'était pas : «Le langage le plus général», expliquait-on, «n'exclut jamais les exceptions appuyées sur des raisons suffisantes ».
Ailleurs, on était moins gêné par ce qu'on trouve dans l'Ecriture que par ce qu'on n’y trouve pas. Alors on invoquait l'idée de la Tradition. Que la Bible fût muette, par exemple, sur l'I C. ce silence ne constituait pas du tout une objection contre cette croyance. Aux adversaires qui avaient pensé à s’en prévaloir, on répondait : « Argument nul; nous croyons bien des choses de N.-$.-J.-C. et de la T. Sainte Vierge, qui ne sont pas mentionnées dans l'Ecriture ».
Enfin, l'interprétalion de celle-ci était influencée par l'autorité des Pères. Et le plus grave est qu'on ne pesait pas leurs raisons, mais qu'on comptail leurs voix. Ainsi l’exégèse du verset de Marc s'appuyait
(124) Marc, IX, 47.
25) Cf. supra 54 n. 110.